Le baryton-basse montréalais, anglophone dans un pays francophone, est de retour après 8 ans d'absence des studios et son miraculeux retour sur scène en 2008 pour 10 nouvelles chansons. Le Field commander Cohen (né en 1934), issu d'une famille juive conservatrice (son père fut polonais et sa mère lituanienne), aligne donc désormais 12 albums studio et 12 livres (des recueils de poésie pour la plupart) en 56 ans de carrière (son premier recueil de poésies est paru en 1956).
Poète d'abord, romancier ensuite et finalement auteur-compositeur-interprète à partir de 1967, le Canadien errant au charme distingué (qui a beaucoup voyagé : l'Angleterre, la Grèce, Cuba, New-York, Nashville, Israël, Paris et la Californie notamment le virent passer), qui a d'abord failli devenir un chanteur de country music, est finalement surtout devenu l'un des plus célèbres chanteurs-folk de la planète, un dandy désabusé dont les chansons intimistes et envoûtantes qui tiennent de la prière ont fini, avec les années et l'âge, par atteindre une sorte de plénitude, une beauté pure, grâce à un son voluptueux et à son 'parlé-chanté' grave qu'il doit aux cigarettes et au whisky dont il a longtemps abusés, faisant du pèlerin bouddhiste un chanteur-culte par excellence.
L'homme à qui Suzanne Verdal a inspiré sa plus célèbre chanson, devenu l'amant d'une autre femme mariée, en l'occurrence Marianne Jensen ('So long Marianne'), tombé en amour avec Nico ('Take this longing' lui est consacrée), qui a eu une aventure avec Janis Joplin (dans une Merco-Benz ?) puis avec Joni Mitchell et a été chanté par Judy Collins ('Suzanne') puis Joan Baez (toujours 'Suzanne') ; le chanteur lugubre à la présence magique, qui s'accompagnait à la guitare et qui nous fut révélé en France par le Néo-Zélandais Graeme Allwright (qui le traduisit frénétiquement et avec vénération), devenu le compagnon à Nashville de Suzanne Elrod (avec laquelle il eut deux enfants, dont Adam qui chante lui aussi), s'est confronté au mur du son de Phil Spector et a eu Bob Dylan et Allen Ginsberg comme choristes, a vécu avec la photographe française Dominique Isserman, avant de se fiancer avec l'actrice Rebecca de Mornay, à laquelle succéda la chanteuse de jazz d'origine hawaïenne Anjani Thomas (pour laquelle il écrivit tout son album 'Blue alert' en 2006), bref ce zen homme qui a toujours aimé les femmes, nous revient donc avec ce nouvel opus transcendantal.
10 chansons strictement toutes lentes composent ce peut-être dernier disque (vu le rythme habituel de travail et l'âge passablement avancé du 'healer') :
- Going home (L. Cohen - Patrick Leonard) 3'50mn : ' He will speak these words of wisdom, like a sage, a man of vision '
- Amen (L. Cohen) 7'39mn : ' We're alone and I'm listening, I'm listening so hard that it hurts '
- Show me the place (L. Cohen - Patrick Leonard) 4'08mn : ' Where the suffering began '
- Darkness (L. Cohen) 4'30mn : ' I know my days are few, I caught the darkness Baby '
- Anyhow (L. Cohen - Patrick Leonard) 3'09mn : ' Forgive me, have mercy on me '
- Crazy to love me (L. Cohen - Anjani Thomas) 3'08mn : ' I'm old and the mirrors don't lie, been saved by a sweet fatigue '
- Come healing (L. Cohen - Patrick Leonard) 2'53mn : ' O see the darkness yielding that tore the light apart '
- Banjo (L. Cohen) 3'26mn : ' Don't know how I got there, maybe taken by the wave '
- Lullaby (L. Cohen) 4'48mn : ' If the night is long, here's my lullaby '
- Different sides (L. Cohen) 4'10mn : ' The waters are blessed while a shadowy guest kindles a light for the lost '
Les plages 4, 5 et peut-être 6 sont un tout petit peu moins réussies au niveau de la musique, particulièrement minimaliste, mais toutes les autres chansons sont vraiment superbes, 'Come healing', 'Amen,' et 'Different sides' étant incontestablement les plus fulgurantes.
Et une fois de plus le troubadour à la voix caverneuse applique le baume de ses chants récitatifs sur nos plaies les plus vives : quand rigueur rime avec murmures, l'émotion n'est pas loin. Tout comme Johnny Cash (qui l'a d'ailleurs chanté) ou Gérard Manset, le bourlingueur en quête du sublime a le talent qui dure : sa mine continue de produire des diamants.
Nous ne savons pas d'où nous venons ni où nous allons, mais le chantre de la solitude, qui a l'habitude de ciseler chaque mot de chaque ligne, nous rapproche à chaque fois un peu plus de l'essentiel : le chant peut guérir ; le sien en tout cas apaise. Merci Docteur Cohen de nous réconforter ainsi depuis tant de temps et longue vie au 'Vieux de la montagne' !