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Ce livre est un témoignage brut. Brut parce que le journaliste, Jean-Pierre Vittori, a choisi de retranscrire sans commentaires les propos d'un homme, ancien militaire de l'armée française, qui a torturé pendant la guerre d'Algérie, sans jamais désobéir ni même questionner ces méthodes. Brut surtout parce que brutal, tant la lecture de ces compte-rendus de tortures est difficile, insoutenable.
Rien pourtant ne semblait destiner cet homme, dont l'identité n'est pas révélée, à une telle "carrière de tortionnaire". Une enfance tranquille dans le sud de la France, dans un foyer modeste, l'Occupation qui passe plus ou moins inaperçue. Puis le mariage et la naissance d'une fille, qui le poussent à s'engager dans l'armée, non par patriotisme mais pour en finir avec les soucis d'argent. La guerre d'Algérie fera le reste. Pendant cinq ans, il travaille au sein des DOP, Dispositifs opérationnels de protection, qui sont au sens propre des centres de torture systématique.
Comment prendre ce livre ? Comme une "condamnation imparable de la torture institutionnalisée", certes. Mais surtout avec un grand pessimisme sur l'homme en général, capable de tels actes simplement pour "obéir aux ordres". --Maya Kandel
--Ce texte fait référence à une édition épuisée ou non disponible de ce titre.
Extrait
J'ai connu l'ambiance de la salle d'interrogatoire. Son atmosphère lourde. La chaleur moite collant la chemise à la peau en quelques minutes. Je conserve un souvenir ineffaçable de ces folles nuits de violence, quand l'homme s'acharnait à briser l'homme. De l'air épaissi par la fumée des cigarettes, de l'odeur caractéristique des corps suppliciés en sudation, mêlée à celle des déjections.
Pour comprendre ce que j'éprouve encore aujourd'hui, cette nausée qui m'envahit à cet instant-même, il faut entendre - comme je les entends - les cris, les hurlements, les respirations saccadées du «tortureur» et du torturé, le son mat des coups administrés aux prisonniers récalcitrants. Les supplications aussi. Comme les bruyantes affirmations d'innocence. Il faut avoir vu, comme je les vois en ce moment, ces yeux affolés de terreur fuyant mon regard, de crainte d'y lire la certitude d'une mort prochaine, ces visages défigurés par la douleur.
Et le silence. Ces minutes intenses quand, dans l'espace encore peuplé du tumulte que «la question» déchaîne, on n'entend plus que le souffle oppressé de l'homme qui vient de livrer son secret. Et qui sans doute se méprise.
Instants de repos nécessaires qu'il fallait s'octroyer plusieurs fois dans la nuit pour ne pas s'effondrer d'épuisement tant les séances d'interrogatoire vidaient le questionneur comme le questionné.
Pendant ces pauses, on se retirait dans un coin de la cave aménagée en lieu de supplice, on ouvrait quelques bouteilles de bière ou d'un alcool quelconque, doping indispensable pour détendre les nerfs soumis à rude épreuve. On allumait une cigarette. Parfois j'en offrais une au prisonnier. On entamait une conversation. La trêve. Nul ne s'intéressait à l'homme attaché nu sur une planche ou un lit de camp, l'estomac gorgé d'eau, les fils électriques encore fixés à une oreille et au sexe.