Critique
On a compté les jambes et divisé par deux : avec neuf membres en titre (on omet volontairement les changements de personnel), et presque autant d’invités, on peut raisonnablement considérer que les Scandinaves de Jaga Jazzist mettent des moyens de péplum à développer leur nu-jazz (ou jazz expérimental, ou musique héritière de Soft Machine et de Frank Zappa, ou electro progressive ou tout ce que l’on voudra). De même, reconnaissons que, depuis les premiers balbutiements de l’ensemble (1994), les Norvégiens réunis autour des frères Martin (responsable du service percussions) et Lars (multi-instrumentiste, passant avec désinvolture de la guitare aux claviers, sans oublier quelques vents) Horntveth se sont imposés comme l’ensemble majeur du pays, voire de la musique expérimentale européenne (rappelons que les Britanniques ont les yeux de Chimène pour Jaga Jazzist).
Ce cinquième album (dont on avait découvert – et apprécié – le thème-titre il y a un an déjà) vient donc à point nommé pour rappeler qu’il fait tellement froid à Tonsberg (dans la banlieue d’Oslo) qu’on est contraint de faire preuve d’inventivité si l’on ne veut pas périr congelé. Et nos petits amis du grand Nord n’en manquent pas, d’inventivité : partant en quelques occasions des fondamentaux définis jadis par Fela Kuti (hypnose du beat, caractère tranchant des cuivres), ils y adjoignent la fantaisie de certaines racines plus rock, ou la soie de synthétiseurs en goguette.
Certains évoquent une rencontre (improbable, la rencontre) entre les polyrythmies de l’Afrique de l’Ouest et la majesté wagnérienne, mais la perspective de ce grand écart laisse largement à penser dans quels troubles reste l’auditeur, après la visite des neuf thèmes (les partitions sont toutes signées Lars Horntveth) composant ce Bandit Manchot. Les musiciens jouent vite, empruntent tous les sentiers de l’aventure musicale, sans se départir de ce supplément d’âme, qui différencie le simple virtuose du musicien inspiré.
Jaga Jazzist accueille avec enthousiasme toutes les influences : d’Erik Satie à Aphex Twin, et de Jean-Claude Vannier (arrangeur pour Gainsbourg) à Steve Reich (musicien répétitif américain). Répété au fin fond de la forêt suédoise, enregistré à la maison, et mixé à Chicago par John McEntire (Tortoise), One-Armed Bandit échappe ainsi à toutes les catégorisations, et embrasse toutes les couleurs de la portée : c’est sans nul doute pour cette raison qu’on l’aime tant.
Christian Larrède - Copyright 2013 Music Story
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