VERBOTEN est un film de guerre signé Samuel Fuller, écrit, dialogué, réalisé et produit en 1958, juste après son splendide western QUARANTE TUEURS, et avant un polar, THE CRINSOM KIMONO. Il tient aussi du film d'espionnage, d'où le titre français tarabiscoté ORDRES SECRETS AUX ESPIONS NAZIS.
Les commentaires précédents parlent bien du fond de ce film, j'insisterai donc davantage sur la forme. Fuller était un iconoclaste, et il nous fait encore ici une brillante démonstration de son style, passant d'un genre à l'autre, aux dépens parfois de l'ensemble qui peut tout de même paraître bancal.
L'action se situe en Allemagne, en 1945, après la chute du IIIème Reich. Le sergent David Brent, seul rescapé de son escouade, pris sous les tirs de sniper, doit la vie sauve à une jeune allemande, Helga, qui le cache chez elle. Une fois la ville nettoyée par l'armée américaine, Brent est démobilisé. Faisant fi de la loi anti-fraternisation (d'où le titre « verboten » signifiant « interdit ») il ne rentre pas au pays, mais rejoint Helga dont il est tombé amoureux.
Dès le générique, Samuel Fuller nous assène des images de destruction, de fusillades, alors que la bande-son diffuse une chanson de crooner, qui se termine par « that's why I love you »... Contraste saisissant, et procédé qui n'est pas sans rappeler le générique de DOCTEUR FOLAMOUR, chanson douce sur fond d'explosion nucléaire ! Et Fuller enchaine ensuite avec la cinquième symphonie de Beethoven (pom pom pom pom), rythmée par des tirs de fusils, alors que trois soldats US sont pris à partie par des tireurs isolés, dans une ville en ruine. Scène qui n'est pas sans rappeler (bis) la troisième partie de FULL METAL JACKET. Opposition de plan d'ensemble à la profondeur de champ vertigineuse, sécheresse du montage, ennemi invisible, Fuller signe là une entrée en matière remarquable. La suite est à l'avenant. Très gros plan sur un oeil qui s'ouvre. C'est le sergent Brent, alité, soigné par Helga, dans un immeuble en ruine. Immeuble qui sera investi par une unité de nazis. La tension dramatique monte encore d'un cran, belles scènes de suspens, avec cet officier nazi odieux, qui reprend Helga en lui disant : « on ne dit pas « grâce à Dieu » mais « grâce au Furher »... Et qui dira ensuite à la même Helga : « c'est bien de veiller sur votre mère malade, la mienne, je l'ai dénoncée à la gestapo »... Fuller filme d'un plan, un long dialogue entre Helga et Brent, sous le portrait d'Hitler, sur la différence entre allemands et nazis. Thème peu souvent traité, et que Fuller attaque de front, comme à son habitude. On touche là le coeur du film.
La première partie du film s'arrête lorsque la ville est libérée, la suite du récit étant davantage centrée sur la relation amoureuse entre Helga et Brent, et les motivations exactes d'Helga. L'Allemagne est détruite, ruinée, les populations affamées (belle scène de ravitaillement filmée par Fuller) et pour Helga, fréquenter un américain démobilisé chargé justement de gérer le ravitaillement des populations civiles, est une chance innespérée. D'autant qu'Helga croise un ancien ami, Bruno, qui dirige une cellule des « Loups Garous », groupuscules d'extrémistes nazis qui ne veulent s'avouer vaincus...
Fuller alterne les scènes de fiction avec un montage d'images d'archive, montrant les combats. Une manière sans doute de parer au plus vite aux faibles moyens financiers dont il dispose, mais ce qui lui permet aussi d'apporter une touche réaliste à son film, quasi documentaire par moment. Et c'est là que le bât blesse, car le film hésite entre deux styles, la démonstration, la thèse d'un côté, et le récit romanesque de l'autre, qui en pâtit. Par rapport à la première demi-heure, stupéfiante, la suite s'avère plus fade. D'autant que Fuller boucle son intrigue un peu rapidement, le jeune frère d'Helga recevant l'illumination suite à la diffusion du procès de Nuremberg. Le sentiment est bon, mais la ficelle dramatique un peu grosse. C'est un trait typique chez Fuller : appuyer les effets, passer du lyrisme échevelé à la violence pure (voir
Naked kiss (Version Pocket)), du mélo dégoulinant à l'action stylisée. Du coup, il en oublie au passage le personnage d'Helga, dont il nous avait laissé penser que... (j'dirai rien!) sans qu'on en soit finalement certain. Le couple de comédiens (James Best et Susan Cummings) est remarquable.
Malgré ces quelques réserves, un film de Samuel Fuller reste toujours un grand moment de cinéma, par l'aspect formel, les idées de mise en scène, et les sujets traités sans détour. Rappelons que Fuller fut soldat, et participant à ces mêmes campagnes de dénazification.
DVD : bonne image, VOST, format respecté 1/1.37, sans bonus, 83 minutes.