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Origines [Broché]

Amin Maalouf
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Extrait

Tâtonnements

1

l y avait eu, d’abord, pour ma recherche, un faux commencement : cette scène que j’ai vécue à l’âge de trente ans, et que je n’aurais jamais dû vivre – qu’aucun des protagonistes, d’ailleurs, n’aurait dû vivre. Chaque fois que j’avais voulu en parler, j’avais réussi à me persuader qu’il était encore trop tôt. Bien entendu, il n’est plus trop tôt. Il est même presque tard.

C’était un dimanche, un dimanche d’été, dans un village de la Montagne. Mon père était mort un peu avant l’aube, et l’on m’avait confié la mission la plus détestable de toutes : me rendre auprès de ma grand-mère pour lui tenir la main au moment où on lui annoncerait qu’elle venait de perdre un fils.
Mon père était le deuxième de ses enfants, et il était convenu que ce serait l’aîné qui l’appellerait au téléphone pour lui apprendre la nouvelle. Dites ainsi, les choses ont l’apparence de la normalité. Chez les miens, la normalité n’est jamais qu’une apparence. Ainsi, cet oncle, qui venait d’avoir soixante-sept ans, je ne l’avais vu qu’une seule fois dans ma vie avant cet été-là...

J’étais donc arrivé dans la matinée, ma grand-mère m’avait pris longuement dans ses bras comme elle le faisait depuis toujours. Puis elle m’avait posé, forcément, la question que je redoutais entre toutes :
— Comment va ton père ce matin ?
Ma réponse était prête, je m’y étais entraîné tout au long du trajet :
— Je suis venu directement de la maison, sans passer par l’hôpital...
C’était la stricte vérité et c’était le plus vil des mensonges.

Quelques minutes plus tard, le téléphone. En temps normal, je me serais dépêché de répondre pour éviter à ma grand-mère de se lever. Ce jour-là, je me contentai de lui demander si elle souhaitait que je réponde à sa place.
— Si tu pouvais seulement m’approcher l’appareil...
Je le déplaçai, et soulevai le combiné pour le lui tendre.
Je n’entendais évidemment pas ce que lui disait son interlocuteur, mais la première réponse de ma grand-mère, je ne l’oublierai pas :
— Oui, je suis assise.
Mon oncle craignait qu’elle ne fût debout, et qu’à la suite de ce qu’il allait lui apprendre, elle ne tombât à terre.
Je me souviens aussi des yeux qu’elle avait en répondant « Oui, je suis assise ». Les yeux d’un condamné à mort qui vient d’apercevoir, au loin, la silhouette d’un gibet. En y réfléchissant plus tard, je me suis dit que c’était elle, très certainement, qui avait recommandé à ses enfants de s’assurer qu’une personne était assise avant de lui apprendre une nouvelle dévastatrice ; quand son fils lui avait posé la question, elle avait compris que le pire était arrivé.
Alors nous avions pleuré, elle et moi, assis l’un à côté de l’autre en nous tenant la main, quelques longues minutes.
Puis elle m’avait dit :
— Je croyais qu’on allait m’annoncer que ton père s’était réveillé.
— Non. De l’instant où il est tombé, c’était fini.

Mon père était tombé sur la chaussée, près de sa voiture, dix jours auparavant. La personne qui l’accompagnait avait juste entendu comme un « ah ! » de surprise. Il s’était écroulé, inconscient. Quelques heures plus tard, le téléphone avait sonné à Paris. Un cousin m’avait annoncé la nouvelle, sans laisser trop de place à l’espoir. « Il va mal, très mal. »
Revenu au pays par le premier avion, j’avais trouvé mon père dans le coma. Il semblait dormir sereinement, il respirait et bougeait quelquefois la main, il était difficile de croire qu’il ne vivait plus. Je suppliai les médecins d’examiner une deuxième fois le cerveau, puis une troisième. Peine perdue. L’encéphalogramme était plat, l’hémorragie avait été foudroyante. Il fallut se résigner...

— Moi, j’espérais encore, murmura ma grand-mère, à qui personne, jusque-là, n’avait osé dire la vérité.
Nous étions aussitôt revenus vers le silence, notre sanctuaire. Chez les miens, on parle peu, et lentement, et avec un souci constant de mesure, de politesse, et de dignité. C’est quelquefois irritant pour les autres, pour nous l’habitude est prise depuis longtemps, et elle continuera à se transmettre.
Nos mains, cependant, demeuraient soudées. Elle me lâcha seulement pour ôter ses lunettes, et les nettoyer dans un pli de sa robe. Au moment de les remettre, elle sursauta :
— Quel jour sommes-nous ?
— Le 17 août.
— Ton grand-père aussi est mort un 17 août !
Elle eut un froncement de sourcils que je lui avais vu quelquefois. Puis elle sembla revenir de la révolte à la résignation, et ne dit plus un mot. Je repris sa main dans la mienne et la serrai. Si nous avions au cœur le même deuil, nous n’avions plus à l’esprit les mêmes images.

Je n’ai pas beaucoup pensé à mon grand-père ce jour-là, ni certainement les jours suivants. Je n’avais à l’esprit que mon père, son visage large, ses mains d’artiste, sa voix sereine, son Liban, ses tristesses, et puis le lit ultime où il s’est endormi... Sa disparition était pour moi, comme pour tous les miens, une sorte de cataclysme affectif ; le fait qu’il ait eu « rendez-vous », en quelque sorte, avec son propre père à date fixe ne fut, pour ceux à qui je l’avais signalé alors, que l’occasion d’une méditation brève et banale sur l’ironie du destin et les arrêts insondables du Ciel.

Voilà, c’est tout, fin de l’épisode !
Il aurait dû y avoir une suite, il n’y en eut aucune. J’aurais dû susciter, un jour ou l’autre, une longue conversation avec ma grand-mère sur celui qui fut l’homme de sa vie ; elle est morte cinq ans plus tard sans que nous en ayons reparlé. Il est vrai que nous ne vivions plus dans le même pays ; je résidais déjà en France, et elle n’allait plus quitter le Liban. Mais je revenais la voir de temps à autre et j’aurais pu trouver une occasion pour l’interroger. Je ne l’ai pas fait. Pour être honnête, je n’y ai tout simplement plus songé...
Un comportement étrange, qui doit pouvoir s’expliquer dans le jargon des sondeurs d’âmes, mais que je me reprocherai jusqu’à mon dernier jour. Moi qui suis par nature fouineur, moi qui me lève cinq fois de table au cours d’un même repas pour aller vérifier l’étymologie d’un mot, ou son orthographe exacte, ou la date de naissance d’un compositeur tchèque, comment avais-je pu me montrer, à l’égard de mon propre grand-père, d’une incuriosité aussi affligeante ?
Pourtant, depuis l’enfance on m’avait raconté à propos de cet aïeul – qui se prénommait Botros – bien des histoires qui auraient dû m’arracher à mon indifférence.
Notamment celle-ci. Un jour, l’un de ses frères, qui vivait à Cuba, eut de très graves ennuis, et il se mit à lui écrire des lettres angoissées en le suppliant de voler à son secours. Les dernières missives parvinrent au pays avec les quatre coins brûlés, en signe de danger et d’urgence extrême. Alors mon grand-père abandonna son travail pour s’embarquer ; il apprit l’espagnol en quarante jours sur le bateau ; si bien qu’en arrivant là-bas, il put prendre la parole devant les tribunaux et tirer son frère de ce mauvais pas.
Cette histoire, je l’entends depuis que je suis né, et je n’avais jamais essayé de savoir si c’était autre chose qu’une légende vantarde comme en cultivent tant de familles ; ni comment s’était achevée l’aventure cubaine des miens. C’est maintenant seulement que je le sais...
On me disait aussi : « Ton grand-père était un grand poète, un penseur courageux, et un orateur inspiré, on venait de très loin pour l’écouter. Hélas, tous ses écrits sont perdus ! » Pourtant, ces écrits, il a suffi que je veuille les chercher pour que je les trouve ! Mon aïeul avait tout rassemblé, daté, soigneusement calligraphié ; jusqu’à la fin de sa vie il s’était préoccupé de ses textes, il avait toujours voulu les faire connaître. Mais il est mort impublié, comme d’autres meurent intestats, et il est demeuré anonyme.
Autre murmure persistant : Botros n’a jamais voulu baptiser ses enfants ; il ne croyait ni à Dieu ni à Diable, et il ne se gênait pas pour le hurler fort ; au village, c’était un scandale permanent... Là encore, je n’avais pas vraiment essayé de savoir ce qu’il en était. Et dans ma famille on se gardait bien d’en parler.
Oserai-je avouer, de surcroît, que j’ai passé toute ma jeunesse au pays sans avoir fleuri une seule fois la tombe de mon grand-père, sans avoir jamais su où elle se trouvait, et sans même avoir eu la curiosité de la chercher ?

J’aurais encore mille raisons de crier mea culpa, je m’en abstiendrai – à quoi bon ? Qu’il me suffise de dire que je serais probablement resté figé pour toujours dans la même ignorance si la route des ancêtres n’était venue croiser la mienne, à Paris même, par un détour. --Ce texte fait référence à lédition Broché .

Présentation de l'éditeur

Il était une fois deux frères, Gebrayel et Botros, nés dans ce Liban de la fin du XIXe siècle encore partie intégrante de l'Empire ottoman. Le premier rêve de conquérir le monde et quitte l'Orient natal pour faire souche à Cuba. Le second, homme de pensée et de livres, reste au pays. Ainsi commence la saga des Maalouf, sédentaires ou nomades, emportés par l'histoire dans une diaspora familiale, et que relient, du Brésil à l'Australie et des Etats-Unis à la France, le bruissement d'un nom et la conscience d'une origine commune. C'est à cette " tribu ", dont il reconstitue l'histoire avec la rigueur d'un archiviste et l'empathie d'un romancier, que l'auteur du Rocher de Tanios (prix Goncourt 1993) rend un magnifique hommage d'amour et de fidélité. Pour l'écrivain, lui-même en exil, n'est-elle pas sa seule patrie ?

Détails sur le produit

  • Broché: 507 pages
  • Editeur : Le Livre de Poche (1 février 2006)
  • Collection : Littérature & Documents
  • Langue : Français
  • ISBN-10: 2253115940
  • ISBN-13: 978-2253115946
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15 internautes sur 15 ont trouvé ce commentaire utile 
5.0 étoiles sur 5 L'analyse de Patryck Froissart, 10 octobre 2006
Ce commentaire fait référence à cette édition : Origines (Broché)
Titre : Origines

Auteur : Amin Maalouf

Editeur : Grasset & Fasquelle (2004)

Collection : Livre de poche

ISBN : 2253115940

507 pages

On peut donner plusieurs définitions, éventuellement contradictoires, de ce livre :

Premièrement, il s'agit d'une enquête, menée à partir de lettres et de photos de famille reçues en héritage par le narrateur auteur, sur la vie de deux « personnages » incarnant la dualité de l'âme libanaise : l'un est le grand-père de l'auteur, Botros, sédentaire, patriote, intellectuel et poète, l'autre son grand-oncle, voyageur, entrepreneur, affairiste ayant coupé l'ombilic du pays natal pour s'installer définitivement à Cuba. L'enquête, minutieuse, s'appuyant sur des visites de sites, l'interrogation de témoins, la fouille d'archives, permet de voir se reconstituer peu à peu le puzzle de deux existences, de deux portraits, de deux caractères.

Deuxièmement, il s'agit d'une quête, d'une interrogation philosophique, du « d'où viens-je » et donc du « qui suis-je », d'une recherche de cette identité de l'auteur même qui, dans un autre ouvrage magistral, qualifie l'affirmation d'identité de potentiellement meurtrière.

Troisièmement il s'agit d'un roman. En effet la structure narrative, l'arrangement, la progression, l'agencement des scènes de vie, le va-et-vient entre le cheminement du narrateur, ses rencontres, ses réflexions et réactions et le « romancement » des vies découvertes, dévoilées, mises à nu, tout se construit sur une écriture (ou peut-être sur une lecture) romanesque, où les situations sont romanesques, où est romanesque, et sous-tendue du suspens nécessaire au plaisir de lire, l'évolution des personnages et de leurs destins.

Ici la vie est vraiment un roman. Ici le roman est réellement la vie.

Quatrièmement, il s'agit d'une thèse. L'histoire complexe et riche du Liban a mis chaque Libanais au centre de conflits religieux, philosophiques (tradition et progrès), politiques (citoyen du grand Liban, ou de la petite Syrie, ou de l'empire ottoman, ou de la nation panarabe). Amin Maalouf analyse l'homme libanais, si tant est qu'il existe.

Cinquièmement, il s'agit d'un intéressant problème littéraire. Conventionnellement, les personnages de roman accèdent à l'existence par la magie créatrice de l'écriture. Ici, ils préexistent, ils sont déjà écrits, sur papier, et c'est à partir de ces écrits disparates et épars que le narrateur refabrique ses héros, en essayant de réunir les indices matériels de leur réalité.

Enfin, il s'agit, surtout, d'une recherche de soi. On retrouve en ce livre la circularité obsédante du « connais-toi toi-même » des Essais de Montaigne ou du Chercheur d'or de Le Clezio, ou, mieux encore, du Voyage à Rodrigues du même Le Clézio. L'écriture y est auto-initiatique. D'ailleurs les éléments relatifs à la Franc-Maçonnerie parsèment le livre. Circularité ou, plutôt « spiralité », ascensionnelle, à la Teilhard de Chardin, sauf que la question n'est pas de s'approcher de la connaissance de Dieu, mais de la connaissance de ce qui fait que je suis moi.

« Pour moi, en tout cas, la poursuite des origines apparaît comme une reconquête sur la mort et sur l'oubli ». Faire renaître ses ancêtres, c'est se redonner naissance à soi-même, identifier en soi ce qui est d'eux, en assumer l'héritage afin de le transmettre à sa descendance et de se situer, en pleine conscience de soi, comme un maillon de la chaîne hors de laquelle ce soi n'a pas de sens :

« Je suis le fils de chacun de mes ancêtres et mon destin est d'être également, en retour, leur géniteur tardif ».

Patryck Froissart, St Benoît (Réunion), le 10 octobre 2006
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21 internautes sur 22 ont trouvé ce commentaire utile 
4.0 étoiles sur 5 excellent, 9 mars 2004
Par 
chamseddine (poitiers, poitou charentes France) - Voir tous mes commentaires
Ce commentaire fait référence à cette édition : Origines (Broché)
c'est un livre passionant qui decrit a travers l'histoire d'une famille du mont-liban,l'histoire d'un pays qui n'a connu que guerres et tensions sociales,economiques et confessionnelles depuis des annees.
C'est l'histoire d'un peuple eparpille aux quatre coins du monde.
A travers l'histoire de sa famille, Maalouf a su capter l'esprit rebelle et moderniste de nombreux libanais du debut du siecle.
Je ne peux que conseiller de lire ce livre si l'on desire apprendre un peu plus sur le Liban.
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3 internautes sur 3 ont trouvé ce commentaire utile 
5.0 étoiles sur 5 Les Origines D'Amin Maalouf, 18 novembre 2006
Ce commentaire fait référence à cette édition : Origines (Broché)
Dans son dernier roman (Origines), Amin Maalouf n'a pas souhaité conter une fable inspirée de son Orient natal comme il sait si bien faire. Il a préféré décrire cet Orient; et plus précisément la montagne libanaise qu'ont connu ses ancêtres entre le début du 19ème siècle et la moitié du 20ème. C'est une histoire de villages chrétiens perché dans le Mont-Liban, d'exils dans les Amériques, de guerre et de bouleversements politiques, de tragédies familiales, de rêves déçus et d'espoirs exaucés. Une histoire qui ressemble étrangement à celle de beaucoup familles libanaises où l'exil devient une partie de l'identité et les origines plus difficiles à enfermer dans des frontières. A lire absolument.
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