Extrait
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l y avait eu, dabord, pour ma recherche, un faux commencement : cette scène que jai vécue à lâge de trente ans, et que je naurais jamais dû vivre quaucun des protagonistes, dailleurs, naurait dû vivre. Chaque fois que javais voulu en parler, javais réussi à me persuader quil était encore trop tôt. Bien entendu, il nest plus trop tôt. Il est même presque tard.
Cétait un dimanche, un dimanche dété, dans un village de la Montagne. Mon père était mort un peu avant laube, et lon mavait confié la mission la plus détestable de toutes : me rendre auprès de ma grand-mère pour lui tenir la main au moment où on lui annoncerait quelle venait de perdre un fils.
Mon père était le deuxième de ses enfants, et il était convenu que ce serait laîné qui lappellerait au téléphone pour lui apprendre la nouvelle. Dites ainsi, les choses ont lapparence de la normalité. Chez les miens, la normalité nest jamais quune apparence. Ainsi, cet oncle, qui venait davoir soixante-sept ans, je ne lavais vu quune seule fois dans ma vie avant cet été-là...
Jétais donc arrivé dans la matinée, ma grand-mère mavait pris longuement dans ses bras comme elle le faisait depuis toujours. Puis elle mavait posé, forcément, la question que je redoutais entre toutes :
Comment va ton père ce matin ?
Ma réponse était prête, je my étais entraîné tout au long du trajet :
Je suis venu directement de la maison, sans passer par lhôpital...
Cétait la stricte vérité et cétait le plus vil des mensonges.
Quelques minutes plus tard, le téléphone. En temps normal, je me serais dépêché de répondre pour éviter à ma grand-mère de se lever. Ce jour-là, je me contentai de lui demander si elle souhaitait que je réponde à sa place.
Si tu pouvais seulement mapprocher lappareil...
Je le déplaçai, et soulevai le combiné pour le lui tendre.
Je nentendais évidemment pas ce que lui disait son interlocuteur, mais la première réponse de ma grand-mère, je ne loublierai pas :
Oui, je suis assise.
Mon oncle craignait quelle ne fût debout, et quà la suite de ce quil allait lui apprendre, elle ne tombât à terre.
Je me souviens aussi des yeux quelle avait en répondant « Oui, je suis assise ». Les yeux dun condamné à mort qui vient dapercevoir, au loin, la silhouette dun gibet. En y réfléchissant plus tard, je me suis dit que cétait elle, très certainement, qui avait recommandé à ses enfants de sassurer quune personne était assise avant de lui apprendre une nouvelle dévastatrice ; quand son fils lui avait posé la question, elle avait compris que le pire était arrivé.
Alors nous avions pleuré, elle et moi, assis lun à côté de lautre en nous tenant la main, quelques longues minutes.
Puis elle mavait dit :
Je croyais quon allait mannoncer que ton père sétait réveillé.
Non. De linstant où il est tombé, cétait fini.
Mon père était tombé sur la chaussée, près de sa voiture, dix jours auparavant. La personne qui laccompagnait avait juste entendu comme un « ah ! » de surprise. Il sétait écroulé, inconscient. Quelques heures plus tard, le téléphone avait sonné à Paris. Un cousin mavait annoncé la nouvelle, sans laisser trop de place à lespoir. « Il va mal, très mal. »
Revenu au pays par le premier avion, javais trouvé mon père dans le coma. Il semblait dormir sereinement, il respirait et bougeait quelquefois la main, il était difficile de croire quil ne vivait plus. Je suppliai les médecins dexaminer une deuxième fois le cerveau, puis une troisième. Peine perdue. Lencéphalogramme était plat, lhémorragie avait été foudroyante. Il fallut se résigner...
Moi, jespérais encore, murmura ma grand-mère, à qui personne, jusque-là, navait osé dire la vérité.
Nous étions aussitôt revenus vers le silence, notre sanctuaire. Chez les miens, on parle peu, et lentement, et avec un souci constant de mesure, de politesse, et de dignité. Cest quelquefois irritant pour les autres, pour nous lhabitude est prise depuis longtemps, et elle continuera à se transmettre.
Nos mains, cependant, demeuraient soudées. Elle me lâcha seulement pour ôter ses lunettes, et les nettoyer dans un pli de sa robe. Au moment de les remettre, elle sursauta :
Quel jour sommes-nous ?
Le 17 août.
Ton grand-père aussi est mort un 17 août !
Elle eut un froncement de sourcils que je lui avais vu quelquefois. Puis elle sembla revenir de la révolte à la résignation, et ne dit plus un mot. Je repris sa main dans la mienne et la serrai. Si nous avions au cur le même deuil, nous navions plus à lesprit les mêmes images.
Je nai pas beaucoup pensé à mon grand-père ce jour-là, ni certainement les jours suivants. Je navais à lesprit que mon père, son visage large, ses mains dartiste, sa voix sereine, son Liban, ses tristesses, et puis le lit ultime où il sest endormi... Sa disparition était pour moi, comme pour tous les miens, une sorte de cataclysme affectif ; le fait quil ait eu « rendez-vous », en quelque sorte, avec son propre père à date fixe ne fut, pour ceux à qui je lavais signalé alors, que loccasion dune méditation brève et banale sur lironie du destin et les arrêts insondables du Ciel.
Voilà, cest tout, fin de lépisode !
Il aurait dû y avoir une suite, il ny en eut aucune. Jaurais dû susciter, un jour ou lautre, une longue conversation avec ma grand-mère sur celui qui fut lhomme de sa vie ; elle est morte cinq ans plus tard sans que nous en ayons reparlé. Il est vrai que nous ne vivions plus dans le même pays ; je résidais déjà en France, et elle nallait plus quitter le Liban. Mais je revenais la voir de temps à autre et jaurais pu trouver une occasion pour linterroger. Je ne lai pas fait. Pour être honnête, je ny ai tout simplement plus songé...
Un comportement étrange, qui doit pouvoir sexpliquer dans le jargon des sondeurs dâmes, mais que je me reprocherai jusquà mon dernier jour. Moi qui suis par nature fouineur, moi qui me lève cinq fois de table au cours dun même repas pour aller vérifier létymologie dun mot, ou son orthographe exacte, ou la date de naissance dun compositeur tchèque, comment avais-je pu me montrer, à légard de mon propre grand-père, dune incuriosité aussi affligeante ?
Pourtant, depuis lenfance on mavait raconté à propos de cet aïeul qui se prénommait Botros bien des histoires qui auraient dû marracher à mon indifférence.
Notamment celle-ci. Un jour, lun de ses frères, qui vivait à Cuba, eut de très graves ennuis, et il se mit à lui écrire des lettres angoissées en le suppliant de voler à son secours. Les dernières missives parvinrent au pays avec les quatre coins brûlés, en signe de danger et durgence extrême. Alors mon grand-père abandonna son travail pour sembarquer ; il apprit lespagnol en quarante jours sur le bateau ; si bien quen arrivant là-bas, il put prendre la parole devant les tribunaux et tirer son frère de ce mauvais pas.
Cette histoire, je lentends depuis que je suis né, et je navais jamais essayé de savoir si cétait autre chose quune légende vantarde comme en cultivent tant de familles ; ni comment sétait achevée laventure cubaine des miens. Cest maintenant seulement que je le sais...
On me disait aussi : « Ton grand-père était un grand poète, un penseur courageux, et un orateur inspiré, on venait de très loin pour lécouter. Hélas, tous ses écrits sont perdus ! » Pourtant, ces écrits, il a suffi que je veuille les chercher pour que je les trouve ! Mon aïeul avait tout rassemblé, daté, soigneusement calligraphié ; jusquà la fin de sa vie il sétait préoccupé de ses textes, il avait toujours voulu les faire connaître. Mais il est mort impublié, comme dautres meurent intestats, et il est demeuré anonyme.
Autre murmure persistant : Botros na jamais voulu baptiser ses enfants ; il ne croyait ni à Dieu ni à Diable, et il ne se gênait pas pour le hurler fort ; au village, cétait un scandale permanent... Là encore, je navais pas vraiment essayé de savoir ce quil en était. Et dans ma famille on se gardait bien den parler.
Oserai-je avouer, de surcroît, que jai passé toute ma jeunesse au pays sans avoir fleuri une seule fois la tombe de mon grand-père, sans avoir jamais su où elle se trouvait, et sans même avoir eu la curiosité de la chercher ?
Jaurais encore mille raisons de crier mea culpa, je men abstiendrai à quoi bon ? Quil me suffise de dire que je serais probablement resté figé pour toujours dans la même ignorance si la route des ancêtres nétait venue croiser la mienne, à Paris même, par un détour.
Présentation de l'éditeur
... et tel est bien, dans cette odyssée, le projet d'Amin Maalouf : brasser l'histoire des siens, revisiter leur mémoire, et ressusciter le destin de cette " tribu " Maalouf qui, à partir du Liban, essaimera de par le monde - jusqu'aux Amériques, jusqu'à Cuba... Dans cette aventure qui court sur plus d'un siècle, le romancier du Rocher de Tanios et de Léon l'Africain convoque les morts, les vivants, les ancêtres, les fantômes ; il explore leur légende ; il les suit à travers les convulsions de l'Empire ottoman ; il observe cette diaspora de mystiques, de francs-maçons, de professeurs, de commerçants, de rêveurs polyglottes et cosmopolites. Il sait que leur sang fiévreux bat dans ses veines. Et il sait que son propre parcours serait vain s'il n'était lui même, par l'écriture et le cur, fidèle à cette généalogie tumultueuse. Roman vrai ? Fresque taillée à même l'histoire ? Secrets de famille ? Ces Origines sont, de fait, une majestueuse reconnaissance de dettes. C'est aussi une longue et noble prière. Un chant d'amour à l'endroit d'une famille qui reste l'unique patrie de cet écrivain de l'exil