Alain Daniélou est d'abord connu pour sa sémantique musicale fondée non sur les notes mais sur les intervalles et donc non pas sur des sons ponctuels mais sur l'articulation d'une note sur une autre et d'un intervalle sur un autre. Dans ce recueil d'articles et d'études dont certains et certaines sont inédits et inédites, il utilise son approche pour approfondir quelques idées. Le principe de base est qu'un intervalle est le rapport entre les fréquences des deux notes qui définissent cet intervalle. Il a expérimenté et identifié les effets psycho-mentaux de ces intervalles sur les auditeurs et ils les a reliés aux trois éléments numériques qui apparaissent dans ces rapports (fondamentalement 2, 3 et 5) Mais il apporte en plus à son approche une importante inspiration issu de la conception sanskrite de la musique. Il nous faut remarquer qu'ici il assume que cette tradition védique est la plus ancienne tradition musicale humaine, est l'approche musicale de base et unique car seule possible, et qu'elle a été conservée dans la musique hindoue. Nous pouvons voir qu'ici il est totalement inconscient du fait que la musique sumérienne est au moins mille ans, sinon mille cinq cents ans plus anciennes. La musique védique n'est pas la forme musicale originelle. Il oublie également que l'hindouisme est une approche ancienne en Inde et il ne prend nullement en considération l'approche bouddhiste. Tout son symbolisme imprégné de la présence d'un Dieu vu comme créateur devrait être remis en cause dans une perspective bouddhiste qui affirme qu'il n'y a pas de dieu et que le monde n'est pas une création. Et pourtant son approche symbolique qui fait se rencontrer les notes musicales, les formes géométriques, les couleurs, les animaux, les planètes, les éléments fondamentaux, etc., ... et les dieux, est intéressante si on tient les élément divins en dehors d'une assimilation moderne. Le livre est encore plus intéressant quand il montre comment un intervalle doit suivre un parcours acoustique depuis l'oreille jusqu'au cerveau et à la conscience pour être interprété et ressenti. Alors cette approche formelle peut mener à une nouvelle question qu'il ne pose pas : les effets des intervalles sont-ils ce qu'ils sont du fait de la correspondance entre les structures fonctionnelles de ces intervalles et les cellules cérébrales qui traitent de ces stimuli acoustiques, ainsi que des stimuli des autres sens ? De plus cela pourrait mener à la question : les caractéristiques formelles fondamentales des sons sont-elles en accord ou en désaccord avec celles des bâtiments (comme les églises) qui ont une acoustique parfaite ? En d'autres mots, l'accord de Daniélou avec l'approche déiste et globalement plutôt purement expérientielle de l'école hindouiste limite sa vision du sujet. De plus cela le bloque complètement contre toute forme de musique postérieure à disons les romantiques ou au plus Debussy. Il rejette toute musique composée au cours des cent dernières années qui ne suit pas les valeurs fondamentales de la musique depuis la Renaissance jusqu'à l'époque impressionniste. En fait il dit que toute la vision védique de la musique est la forme suprême de la musique et il rejette le principle occidental de l'harmonie qui a triomphé à la fin du 15ème siècle. Il ne reste pas alors grand chose à faire sinon à retourner dans un monastère tibétain en exil dans quelque montagne himalayenne. Je ne pense pas que qui que ce soit veuille être à ce point régressif. Ce livre aurait pu être merveilleux avec un peu de distanciation par rapport à la référence absolue à l'Hindouisme.
Dr Jacques COULARDEAU, Université Paris Dauphine, Université Paris 1 Panthéon Sorbonne & Université Versailles Saint Quentin en Yvelines