Si on lit attentivement, "Out of nowhere" est le nom du disque, non celui d'une des oeuvres gravées ici. Pourquoi désormais les disques de musique classique doivent avoir un titre, comme les albums de variété (« Out of our heads »), mystère.
Une façon de présenter le concerto pour violon (2009) d'Esa-Pekka Salonen, serait de dresser une petite carte du globe : un compositeur né en Finlande découvre la Californie pendant les années où il dirige le L. A. Philharmonic. On trace un trait rouge allant d'un continent à l'autre. Vus de Los Angeles, ville carrefour tentaculaire, ou en survolant l'Atlantique, les problèmes esthétiques du vieux continent n'ont plus l'air bien sérieux (même si un certain Arnold Schoenberg s'était en son temps lui aussi installé à Los Angeles sans pour autant se mettre à écrire de la musique de western). Né moderne, on devient post-moderne en changeant de fuseau horaire. Logiquement, ce concerto ressemble à un mixte obtenu à partir du concerto de Magnus Lindberg (l'ami de toujours de Salonen, comme Saariaho
Chateau De L'Ame / Graal Theater / Amers, et comme elle incarnation d'un certain chic européen)
Sibelius : Concerto Pour Violon - Lindberg - Concerto Pour Violon et du concerto post-minimaliste de John Adams (le compositeur « côte Ouest» ou « l'avant-garde, c'est dépassé », par excellence)
Concerto pour violon, concerto qui est une des meilleures oeuvres d'une mouvance à laquelle on doit par ailleurs tant de pièces qui sont surtout agitées et insignifiantes.
On a parfois parlé de « musique de chef » et j'avais évoqué cette expression à propos d'oeuvres antérieures de Salonen
Esa-Pekka Salonen : Wing on Wing, tout en nuançant. La musique de chef, cela se confirme ici, a deux caractéristiques. La première est l'éclectisme, qui n'est pas forcément l'absence de personnalité (voir Zemlinsky). La second est une oreille infaillible pour les effets orchestraux. Tous les ingrédients d'une oeuvre séduisante sont réunis : passages scintillants, grandes montées de l'orchestre, kaléiodoscope de la partie soliste. Le plan en quatre mouvements (introduction très virtuose, petit mouvement lent, scherzo, grand mouvement lent conclusif) permet de faire le tour des possibles et ménage des moments d'une grande beauté (la toute fin). Une musique hédoniste, sans une faute de goût.
Lindberg pour son concerto, avait choisi un orchestre mozartien, pas très étoffé, et joué la carte du lyrisme et de la douceur ; le concerto de Salonen, plus tempétueux, n'a pas été pour rien adapté en ballet, déjà, et par exemple la superbe fin a quelque chose en effet d'une danse lente du soliste au milieu des miroitements orchestraux.
Leila Josefowicz, qui fait une carrière américaine et qu'on a un peu perdu de vue en Europe, ne fait qu'un avec l'oeuvre qui lui est dédiée, mais je voudrais aussi redire mon admiration pour Lisa Batiashvili interprète du Lindberg.
A qui veut découvrir, après Ligeti, un beau concerto pour violon contemporain, je suggère parmi d'autres choses « Helle Nacht », de Per Norgard
Violin Concertos 1 & 2. Il faudrait aussi graver celui de Jörg Widmann (2006).
En complément, Nyx (2010), un peu moins convaincant. On entend des choses qui font penser au Lindberg récent de Seht die Sonne
Magnus Lindberg : Graffiti - Seht die Sonne. Vers 9'08, le solo de clarinette fait très « oui, je peux diriger les Variations sur le Paon » de Zoltan Kodaly. Vers 15'19, la phrase des cordes nous ramène à Kullervo de Jean Sibelius. Une méchanceté serait de parler de best of, comme on dit en français. Mais un best of des musiques qu'on aime, comme Salonen peut les aimer.
Je ne renie rien de mon admiration pour le chef
Symphonie N°9, ni de mon affection pour des pièces antérieures, comme Insomnia ou Wing on Wing.
PS. Salonen écrira peut-être un jour un opéra. Voici quel pourrait en être le sujet. Un homme se retrouve dans la zone de transit d'un aéroport avec soixante valises. Sont-elles à lui ? Il ne sait plus ni d'où il vient, ni où il devait aller. Les passagers le regardent médusés fouiller les bagages à la recherche d'un indice (c'est l'occasion d'une scène chorale). L'homme croit soudain reconnaître une femme avec laquelle il aurait vécu, mais peut être la voit-il pour la première fois. Est-ce lui qui délire, ou bien elle qui feint de ne pas le reconnaître ? Ce qui donne lieu à des arias, des duos, des ensembles. L'opéra est créé simultanément à Helsinki et à San Francisco. Rendant compte de la première, le Guardian titre : « Le triomphe de l'ambiguïté ».