Vous désirez de fortes sensations musicales ? Ou pousser dans ses derniers retranchements votre installation hi-fi ? Ou vous fâcher à vie avec vos voisins ? Les trois ? Si l'aventure vous tente, ou si tout simplement vous cherchez à écouter une musique bien interprétée, si tonitruante soit-elle, l'enregistrement de Dorati saura tout naturellement vous combler.
L'Ouverture solennelle « 1812 » n'a pas forcément très bonne réputation ; jugée plus bruyante que brillante, elle est censée concentrer tout ce qui peut rebuter dans la musique de Tchaïkovsky : une débauche d'effets faciles, de l'agressivité vulgaire. Certes, les percussions et les cuivres s'en donnent à c½ur joie, et ce n'est pas l'interprétation de Dorati qui prétendra apporter un démenti à ces accusations injustes.
Car il faut rappeler que cet enregistrement a gagné une large part de sa célébrité en proposant la version originale de la partition, sans l'intervention du ch½ur masculin ( voyez Karajan, par exemple ), avec renfort d'un carillon de cloches sonné à toute volée et un véritable canon de la fin du XVIIIème siècle en parfait état de marche ! Et boum, de quoi joliment en rajouter dans le spectaculaire. Sans parler de la prestation de l'Orchestre Symphonique de Minneapolis, dans une forme éblouissante, fougueux comme régiment de cavalerie, chauffé à blanc par un Antal Dorati déchaîné comme jamais !
Le chef hongrois reste fidèle à l'image que l'on a de lui dans ce répertoire : sous sa baguette Tchaïkovsky virevolte, pétarade et flamboie comme rarement. Son ½uvre est spectaculaire, ultra-démonstrative, mais elle est assumée comme telle ( l'intégrale des symphonies du même Dorati en offre d'ailleurs la parfaite confirmation ). Sans compter qu'à cela s'ajoute l'art propre à Dorati : un sens du rythme idéal, un grain de folie et une science de la mise en scène de la musique ( aidée ici par la qualité de la prise de son ) ; les variations de tempo et d'intensité, le dosage des timbres des instruments, la finesse des contre-chants ( hé oui ! ) : nous voilà au théâtre, si ce n'est sur le champ de bataille !
Les mêmes remarques valent également pour l'interprétation du « Capriccio italien » ( bien que les mélodies populaires évoquent davantage l'Espagne ; mais la ville de Naples vécut sous la domination espagnole pendant une grande partie de son histoire ) et la rare ( pour ne pas dire anachronique ! ) « Victoire de Wellington » de Beethoven, ponctuée de tirs de canon et de mousquets placés avec la plus grande précision dans la partition ! Les armées anglaises et françaises se livrent une bataille sans merci, mais en rythme s'il vous plaît. Dorati nous rappelle que l'esprit de l'« Héroïque » n'est pas très loin : une autre expérience musicale ahurissante à vivre, dans une dramaturgie digne du « Napoléon » d'Abel Gance !
Seul regret : que les commentaires mollassons ( et le mot est faible, surtout par comparaison avec l'enthousiasme de Dorati ! ) de Deems Taylor volent autant de place à la musique. 20 minutes d'explications techniques sur un disque d'un peu plus d'une heure. Mais vous n'ignorerez rien des circonstances dans lesquelles ont été enregistrées les détonations qui feront trembler les murs de tout votre immeuble !