Hé beh ! y'en a qui se lèvent du mauvais pied, et que ça rend sourd ! La médecine chinoise traite-t-elle de ce lien secret entre deux extrémités du corps ? Comment ça, "artificiel", ce programme ? Est-ce que Philomèle dit ça des enregistrements d'ouvertures de Rossini ou des ouvertures et preludes de Wagner ? En quoi serait-il "artificiel" de réunir les ouvertures écrites par Rameau pour 16 de ses oeuvres scéniques (Rousset nous en offre deux pour Les Surprises de l'amour, celle du prologue de 1748 et celle du premier acte de 1757) ? Après tout, de son vivant déjà, Rameau fut reconnu, même par ses détracteurs, comme un maître de l'orchestre (c'est ce que ses détracteurs lui reprochaient, du reste, comme l'empereur Joseph II avec Mozart : "trop de notes!"), et si toutes ses oeuvres scéniques sont parsemées de tels joyaux (les ballets, les scènes de pantomime), il est permis de considérer que c'est dans les ouvertures qu'il a mis le summum de son imagination servie par sa science incomparable.
Ces ouvertures sont toutes magnifiques, géniales. Lorsque la création d'Hippolyte et Aricie, en 1733, apporta une soudaine gloire au compositeur déjà âgé de 50 ans, Campra fit la remarque - avec un sous-entendu critique, peut-être - que Rameau y avait mis assez de musique pour composer 10 opéras. C'était vrai, et il y a dans ces 17 ouvertures assez de musique pour composer 100 opéras pour les siècles à venir. C'est de la musique à faire danser, à faire pleurer (de joie), à faire crier (d'enthousiasme), à faire grimper sur les murs comme Fred Astaire dans "Royal Wedding".
Et qu'est-ce que c'est que cette histoire de "direction trop rapide, voire précipitée, pour ne pas être superficielle" ? Et bien entendu, on cite à l'appui de cette critique ZE enregistrement qui n'est pas réédité en CD, pour être sûr que personne ne puisse vérifier. Et, allez, ne tirons pas argument de l'amusant lapsus de Philomèle : ce n'est pas "Le Temple de l'amour", et encore moins le lupanar, mais "Le Temple de la Gloire" !
Mais ça m'a tellement énervé, ce commentaire, que j'ai ressorti de mes propres étagères tous les mes enregistrements ramistes, les suites d'orchestre tirées des opéras Naîs, Hippolyte et Aricie, Les Paladins, Castor et Pollux, Platée, Dardanus, Acanthe et Céphise, Les Fêtes d'Hébé, Le Temple de la Gloire, Les Surprises de l'amour par les Brüggen, Kuijken, Leonhardt, Gardiner, Herreweghe, McGegan et autres Minkowski, de même que mes intégrales de Platée et des Paladins par Malgoire, Pygmalion par Niquet, Zoroastre et Les Fêtes d'Hébé par Christie, Hippolyte et Aricie et Dardanus par Minkowski. "Pour toutes les autres [ouvertures] aussi, on préférera [les directions] des enregistrements déjà existants", ah bon ? Philomèle chante la louange de Malgoire, mais on espère que son modèle n'est pas l'ouverture poussive, terne et sans verve de celui-ci dans son intégrale de Platée. Comparez aussi les Menuets en Rondeau de l'Ouverture des Paladins, entre Malgoire lourd comme une danse de paysans sabots collant dans la boue (à 2:54) - je ne critique pas, ça n'est pas sans caractère -, et Rousset (à 2:38) carrément twist. Dans les ouvertures de Zaïs, Platée, Dardanus, Pygamalion, Hippolyte et Aricie, Castor et Pollux, Les Surprises de l'amour, Rousset n'a peut-être pas la pêche, la puissance, le sens des couleurs de McGegan, Niquet, Kuijken, Brüggen ou Minkowski, mais sa lecture n'en demeure pas moins excellente, d'une grande vivacité, et son Dardanus vaut bien celui de Gardiner, et bien mieux que celui, très poussif également (une fois n'est pas coutume), de Brûggen. Vivacité et légèreté des Indes Galantes de Rousset par rapport à celles, solennelles et lourdingues, d'Herreweghe - celles de Brüggen sont plus puissantes, mais moins vives également. La vivacité est encore ce qui caractérise l'ouverture des Fêtes d'Hébé de Rousset par rapport à l'excellent Brüggen. Quant à l'extrordinaire Ouverture d'Acanthe et Cephyse, elle est encore plus déchaînée chez Bruggen, mais elle n'en est pas moins magnifique avec Rousset, et mieux contrôlée. Mais personne n'est plus déchaîné que Christie dans les ouvertures de Zoroastre et des Fêtes d'Hébé - là ça décoiffe !
Bref, pas la peine de se laisser enduire d'erreur par les ronchonnements de Philomèle : ces oeuvres magnifiques sont parfaitement bien servies par la direction vive, légère et élégante de Rousset. A vrai dire, cette musique est tellement géniale, ce CD de Rousset est tellement enthousiasmant, si vous n'avez qu'un CD Rameau, c'est celui-là. Vous vouliez la meilleure introduction à Rameau ? Rousset vous en offre 17, et pour le même prix. Bon, et maintenant vous m'excuserez, je retourne danser sur mes murs.