Encadré d’une communication légèrement ésotérique du groupe (que signifie exactement son nom, doit-il davantage à Kraftwerk qu’à Aphex Twin, à Stockhausen qu’à Eno, à moins que ce ne soit le contraire, et Dieu dans tout ça ?), Autechre (on prononce comme on veut, en fait) avance depuis vingt-trois ans, et, sous la forme d’un duo (Sean Booth bénéficie d’une formation d’ingénieur du son, et Rob Brown s’est passablement extirpé de ses études d’architecture), continue à faire sensiblement progresser la scène electro britannique (Manchester, here I come), donc, de l’univers, jadis de manière confidentielle, désormais reconnue.
En quatorze pièces, Oversteps constitue son dixième album (on n’évoque même pas les collaborations parallèles), ce qui prouve qu’on ne voit pas le temps passer. Et, naturellement, le duo poursuit sa quête glacée d’une musique électronique riche en abstractions (les titres des partitions, « pt2ph8 », ou « krYlon » résonnent comme autant d’énigmes), et en fausses pistes. Or donc, la musique des Britanniques est-elle une musique intellectuelle ? Assurément, si l’on en juge par l’absence de main tendue (on appelle cela des mélodies) vers l’auditeur, ou de repères harmoniques.
Oversteps s’avère rigoureusement construit, élaboré, et assujetti à un schéma organisationnel imparable, mais certainement pas putassier et convenu. La fragmentation des compositions implique naturellement un inconfort volontariste, qui exige de l’auditeur un effort inaccoutumé dans ces temps de musiques prédigérées : c’est ce qu’on appelle l’attention. Mais ces morceaux peuvent-ils servir à danser ? On imagine difficilement Autechre illuminer les dance-floors, et autres empires de la boule à facettes. Toutefois, lorsque la mélancolie (qui reste le plus petit dénominateur commun de l’album) s’estompe, on peut relever, au mitan d’une sombre technologie, la tentation de quelques déhanchements plus prolifiques pour l’esprit que pour le corps.
Enfin, Autechre est-il un groupe ? En fait, à l’instar des Beatles en fin de course (la comparaison s’arrête là), Booth et Brown collabore dans l’extravagance conflictuelle de compositions qui s’entrechoquent, et d’une complicité à prendre au pied de la lettre : ce n’est pas de l’entertainment, mais bien de l’entraînement. Ainsi, cet album n’offre pas une collection d’airs balisés, mais plutôt des vignettes sonores, remarquablement agencées. Scindés en diverses structures sonores savantes, ces univers oniriques déploient leur luxuriance, dans la joie de la découverte d’une galaxie insoupçonnée.
Oversteps est disponible en édition standard, en téléchargement, et en version vinyle luxe, incluant poster et autres artefacts.
Christian Larrède - Copyright 2012 Music Story