Prenez un auteur dessinateur pétri de talent, cultivé et amateur de jazz : au hasard Blutch. Ajoutez-y de la tragédie qui tâche : le Satyricon de Pétrone par exemple (les aventures de deux jeunes homosexuels dans la Rome déclinante), ici dans sa dimension fellinienne.
Saupoudrez tout ça copieusement de noir et blanc (du pinceau, de l'encre de Chine, et c'est marre), de violence graphique et d'un humour noir sans concession.
Vous obtenez un véritable choc : une narration sans temps mort, une mise en scène virevoltante, pléthore de rebondissements dans une Rome décadente (le mot est faible et la lecture est tout de même à déconseiller aux plus jeunes), déroulant la catabase cocasse -bien que tragique- d'un jeune esclave usurpant l'identité d'un dignitaire romain espérant s'en trouver affranchi, et tombant éperdument amoureux d'une femme fossilisée dans la glace, qu'il idéalise comme une reine. Lourde erreur et lourd fardeau... De toute façon, c'est foutu d'avance dans la Rome néronienne, qui n'est que veulerie, corruption, manigance et hypocrisie sur fond d'orgie. A travers les tribulations tragico-pathétiques de ce jeune romain, l'auteur s'amuse à démontrer que l'homme (de ce temps ou du nôtre d'ailleurs) n'est décidément pas compatible avec la pureté.
L'éditeur classieux et indépendant Cornélius (carton et papier lourd à grain épais) rend hommage à sa juste valeur à ce monument de bd contemporaine (de plus de 160 pages s'il vous plait).
Ici tout est si tourbillonnant, violent et décadent. Et puis il y a ces trous dans la narration, ces passages omis qui laissent au lecteur une marge de réflexion, d'imagination ou simplement de perplexité. On est souvent dans le désarroi mais on se contentera à défaut de contempler béatement ces dessins somptueux.
Blutch signe ici une perle d'une incroyable beauté (son chef d'œuvre ?) et d'une réelle complexité, et démontre qu'il est toujours fidèle à lui-même, c'est-à-dire précisément là où on ne l'attend pas.