On a souvent reproché à Prince d’en faire trop, de multiplier à outrance, au sein d’un même disque, les directions musicales, au risque de perdre l’auditeur en cours de route. A première vue,
Parade (qui est, disons-le d’emblée, un pur chef-d’oeuvre) semble lui aussi souffrir de ce défaut ; mais derrière cette diversité de façade se cache en fait une extrême cohérence, qui régit entièrement cet album.
Expliquons-nous : pour quelqu’un comme Prince, qui semble accorder une certaine importance à la dimension visuelle de son travail (d’où sa volonté de l’époque de triompher non seulement sur disque, mais aussi au cinéma), le choix du noir et blanc pour le second film le mettant en scène (et qu’il a lui-même dirigé),
Under the cherry moon, ne tient sans doute pas au hasard. On retrouve d’ailleurs le même noir et blanc sur la pochette de
Parade, qui se trouve être la bande originale du film ; dès lors, le contenu de l’album peut être envisagé comme un prolongement de ce parti-pris esthétique, décliné à l’infini pour mieux en explorer les multiples attributs et les innombrables ramifications.
Ainsi, tel un recueil de photographies sonores en noir et blanc, les chansons qui composent
Parade jouent alternativement la carte du dépouillement (le funk ultra-minimaliste de
« Kiss ») et de l’élégance (les cordes tourbillonnantes et les cuivres de
« Christopher Tracy’s parade », le sax baryton qui apporte une forte teinte jazz à
« Girls and boys »,
l’instrumental néo-classique
« Venus de Milo »), et peuvent aussi bien installer une ambiance romantique délicieusement surrannée (la mystérieuse ballade
« Under the cherry moon », ou la craquante
« Do U lie ? » et son atmosphère « so française », qui voit Prince sortir le grand jeu : accordéon, envolées de cordes, batterie jouée aux balais...)
que se laisser submerger par une nostalgie insondable (
« Sometimes it snows in April », peut-être la plus belle chanson jamais écrite par Prince).
Si ce choix esthétique monochrome parvient fréquemment à créer des climats saisissants (
« I wonder U », qui semble avoir été enregistré sous l’eau, est plongé dans une sorte d’attente irréelle, où le temps est suspendu), Prince, bien trop conscient des dérives (grisaille, atmosphères figées...) que peut entraîner un album exclusivement noir et blanc, n’hésite pas à faire des entorses aux règles qu’il a lui-même fixé, en ajoutant quelques touches de couleur ici et là (
« Life can be so nice » ou le très pop
« Mountains »). La marque d’un grand artiste, trop libre pour se laisser emprisonner, fut-ce par son propre travail.
Thibaut Losson - Copyright 2012 Music Story