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Parc national des Pyrénées : L'ordre de grandeur Broché – 5 juillet 2007


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Extrait

Extrait de l'introduction de Michel Serres :

Des milliers d'années de promenade dans les Pyrénées

Une drague de Garonne

Marbre, granit, ophite... les trois quarts des cailloux qu'extrayait notre drague et que nous cassions jadis à la massette et, plus récemment, par broyeurs et concasseurs, plus les trois quarts des eaux de Garonne sur lesquelles, immobiles ou presque, nous naviguions, mon père, mon frère et moi, venaient des Pyrénées. Par le Lot et le Tarn, le reste, plus doux, ocre, gris, moins violent, coulait du Massif central. Jeune, je recevais desdites montagnes leurs produits ; comme on reconnaît l'arbre à ses fruits, je croyais en savoir assez le tronc et les branches. J'écris produits et fruits, parce que, contrairement au texte saint, nous transformions ces pierres en pain quotidien. Nous sucions le lait durci d'un sein pyrénéen, sans compter l'autre, auvergnat. Garonne apportant sous ses godets un pourcentage aimable du capital énorme de roches descendues des altitudes, notre drague nous versait une pension alimentaire de l'amont. Casseurs de cailloux, nous nous croyions forçats ; en fait, de croquer des galets, nous vivions en rentiers. Comme manger commence la connaissance, je croyais savoir assez de choses sur mes montagnes-mères pour me permettre de visiter d'abord les hauteurs d'ailleurs, d'autant que, par après, je passai une décennie en Auvergne. Lorsque donc je passai du métier de navigant au loisir de montagnard, je délaissai, ingrat, les Pyrénées, que je croyais connaître parce qu'elles m'avaient nourri, pour explorer des sommets dans les Alpes, les Andes, les Rocheuses et l'Himalaya. Cela prend des forces, du temps et, dans mon cas, la vie tout entière. Il s'en fallut de peu que je rate avant ma mort la montagne capitale qui fit vivre ma famille en lui faisant la rente de ses alluvions.

Retour à ma mère

Me voici donc, à un âge plus que canonique, parti derrière les gardiens du Parc, visiblement inquiets de devoir traîner derrière eux quelque trébucheur cacochyme. Voici aussi la première découverte que ma dite vieillesse fit : eux, les hommes. J'aime les paysages, les contempler, y plonger, y marcher comme dans mon âme, les chanter, les célébrer, les psalmodier, y entendre mes échos, enfin dire, contre tous les intellectuels, mes faux frères, que la langue, ma vraie soeur, avoue expressément cette chose toute simple, contenue dans le mot même, que les paysans du monde, mes pères, sculptèrent les paysages autour d'eux, et cela depuis les commencements même de la paysannerie. Ils en furent, ils en sont encore les auteurs, les vrais auteurs des hauteurs des Pyrénées. Non les peintres, non les poètes, non les photographes, non les écrivains aussi bavards que moi... mais les paysans. Ils les façonnèrent de leur sueur, de leurs muscles, de leur intelligence fine et de leur rigoureuse raison. Et s'il n'y a plus de paysans, cultivateurs ou pasteurs - ce qui arrive aux Pyrénées comme à tous les pays occidentaux -que va devenir, justement, le pays, ses paysages, le paganisme même et la paix, tous contenus, ensemble, dans la boîte magique du mot paysan ?

Biographie de l'auteur

Michel Serres, philosophe et académicien. Entre à l'école navale en 1949 et à l'Ecole normale supérieure de la rue d'Ulm en 1952, où il obtient l'agrégation de philosophie en 1955. De 1956 à 1958, il sert comme officier de marine sur divers vaisseaux de la Marine nationale. Michel Serres soutient sa thèse de doctorat en 1968 puis enseigne la philosophie à Clermont-Gerrand, Vincennes, Paris I et Stanford University. Epistémologue rigoureux, il n'en est pas moins soucieux d'éducation et de diffusion du savoir. Il est notamment l'auteur du " Tiers-instruit " ainsi que d'un grand nombre d'ouvrages visant à la vulgarisation du savoir scientifique. Elu à l'Académie française, le 29 mars 1990, au fauteuil d'Edgar Faure (18e fauteuil), il est également commandeur de la Légion d'honneur.


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