JE me réveille en sursaut - je montais Harry, ma moitié zéphyrienne, mon beau fantôme, lorsque mes paupières tressaillent et je me retrouve à contempler le plafond. Quand je comprends que je ne suis pas du tout sur son dos - mais blottie sous l'édredon, dans la chambre glaciale au-dessus de l'écurie -, je ferme les yeux et, parfaitement immobile, tente de le convaincre de rester par mes cajoleries. Mais inutile - son corps se désagrège, les rênes fondent dans mes mains et il part au galop, aussi éphémère qu'un souffle d'air. Je ne bouge pas, j'écoute le bruit de ses sabots s'évanouir dans l'atmosphère.
J'entends cela. C'est la vérité, je le jure...
Harry se glisse dans mes rêves avec une régularité ahurissante si l'on considère avec quel succès il me fuyait autrefois. Longtemps après sa mort, il me manquait tellement que, fermant très fort les yeux, la nuit, je me repassais sans cesse des visions de lui - Harry, tête haute et naseaux frémissants, traversant une prairie au petit galop ; Harry, flairant le vent, les oreilles dressées et le poitrail solide comme un roc ; Harry, jetant en avant ses magnifiques membres tigrés comme un vrai cheval d'exhibition - dans l'espoir de faire naître un rêve.
Mais cela n'arrivait jamais. J'avais beau m'accrocher farouchement à lui, à l'instant critique où je lâchais prise il s'enfuyait pour aller là où je ne pouvais le suivre. Les rares fois où il venait à moi, c'était sans y avoir été invité et toujours au moment précis, horrible, où il s'était écroulé mortellement sous moi.
Plus maintenant. Aujourd'hui, il se présente nettement, dans toute sa force et sa plénitude. Et j'ai trente-neuf ans, pas dix-huit. Parfois, nous traversons au galop des étendues d'herbes ondulantes. Parfois, je me tiens contre son épaule et il souffle dans ma main, me fait bon accueil par un profond borborygme émanant de sa poitrine. Parfois, il nous arrive même de sauter des barrières, l'une après l'autre, à un rythme idéal.
Plus de vingt ans ont passé et il occupe autant de place dans mes rêves qu'il en occupait dans ma vie.
Un psychologue dirait sans doute qu'il a toujours été là, que c'est seulement maintenant que je le laisse venir. Que j'en suis enfin au point où je peux penser à lui sans m'effondrer. C'est ce qu'un psychologue dirait, me semble-t-il. Mais je ne peux en être certaine, car je n'en consulte pas...
--Ce texte fait référence à l'édition
Broché
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