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le souffle coupé..., 14 mai 2010
A l'heure où j'écris ces quelques lignes, il semblerait que Keith Jarrett soit l'artiste de jazz le plus controversé... "Génie chiant" pour les uns, vrai musicien pour les autres, le pianiste semble avoir ses détracteurs comme ses fanatiques. Désolé, je ne me situerai ni dans le premier camp, et encore moins dans le second. Cependant, je crois que les premiers sont lassés (parfois à raison) de la société telle qu'elle est aujourd'hui ou telle qu'ils se la représentent... Consommation effrénée, progrès techniques à n'en plus finir, magma culturel où règne la médiocrité, et puis ce ras le bol généralisé autour d'un personnage surmédiatisé et assez imbu de lui-même. A mon sens, ils en oublient alors l'oeuvre pour ce qu'elle est réellement, son évidence et son honnêteté artistique, et tombent dans le piège du jugement à l'emporte-pièce au lieu de laisser le temps au temps... Simple impression (bref, j'essaie de comprendre...). Malheureusement, dans nos sociétés de spectacle et de surconsommation, tout marche au "buzz". L'autorité de certaines plumes (dans Le Monde et JazzMag notamment) impliquerait une certaine connivence dans laquelle le consommateur lambda n'aurait plus tout à fait sa liberté et encore moins sa faculté de "juger" une oeuvre... Comme le disait Olivier Delaporte, "dès le moment où tout le monde dit que c'est bien, on se sent obligé de dire que... c'est bien". On ne le dira jamais assez, mais mieux vaut la découverte personnelle que la coercition due à un effet médiatique, promotionnel, voire publicitaire. Or que faisons-nous là? Plus ou moins la même chose, en fait... (certes, avec moins de talent en ce qui me concerne, mais le but n'est pas de faire du journalisme, seulement donner ses impressions). Le problème, c'est que bien souvent, l'impatience engouffre et tue notre désir. Et dans le cas présent, paradoxalement, gare si l'on dit du bien de Keith Jarrett, on pourrait passer pour un snob ou je ne sais quoi encore. Le personnage est très controversé comme je le disais plus haut. Soit. Mais essayons d'oublier un peu le personnage. Ce genre de critique ne justifie pas pourquoi il serait question de passer à côté de cette oeuvre... Je suis loin de posséder tous les disques de celui qui fut le pianiste de Charles Lloyd et de Miles Davis (bien qu'auprès de celui-ci, il était au Fender et piano électrique...). Autant le dire de suite, tandis que je réécoute Testament, seul, en cette fin d'après-midi grisâtre, j'en ai le souffle coupé... L'ensemble va crescendo, et l'on est pris de vertige par tant de création. Pas de redite par ici, et encore moins un disque "chiant" comme on pouvait le craindre ou comme beaucoup le disent encore (en fait, il s'agit de trois disques: le premier a été capté live à la Salle Pleyel et les deux suivants à Londres, quelques jours plus tard). Techniquement, c'est non seulement impressionnant (London, PartII), mais mieux encore: au fil des écoutes, l'on comprend pourquoi Mandred Eicher ait voulu sortir ce triptyque, parce qu'au niveau des émotions, c'est carrément prodigieux. On a bien là toute l'histoire du piano jazz, du blues (London PartII) au gospel (Paris PartIII, London PartIII), en passant par l'improvisation totale (Paris PartIV, London PartI, III, VI) et la musique classique, romantique et moderne (clins d'oeil à Debussy, Ravel, Stravinsky, notamment dans Paris, PartVIII ou encore London PartIV). Un petit coffret "événement" que l'on prendra plaisir à réécouter. Après, chacun est libre de penser ce qu'il veut de Keith Jarrett, peu importe après tout, le principal étant de penser par soi-même et de ne pas tomber dans le prosélytisme pur et dur. Ne voyez ici que mon sentiment sincère par rapport à une "œuvre phare", qui gagne en densité et en émotions au fil des écoutes. Cette oeuvre est peut-être ce qu'il a fait de mieux au cours de la dernière décennie (2000-2010). Dans un demi-siècle, une chose est certaine: non seulement l'on en reparlera, mais on la réécoutera...
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Keith Jarrett est piano !, 6 avril 2012
Keith Jarrett ne joue pas du piano. Keith Jarrett est piano. Son hémisphère cérébral droit est une clé de Sol, et son hémisphère cérébral gauche est un clé de Fa. On peut dire ce que l'on voudra à propos de ce génie du piano, mais personne n'a exploré l'instrument aussi intérieurement que lui. Personne n'est capable d'autant d'improvisation spontanée et vécue, en s'affranchissant de tous ces phrasés clichés que d'aucuns utilisent par habitude ou automatisme. KJ va plus loin, beaucoup plus loin. Son corps et son âme sont pétris de musique et de musicalité, qui ne peut s'en extraire que par ses doigts. Des doigts dansant sur un clavier, distillant un flux continu, sans cesse renouvelé, toujours différent, de phrases imaginées, témoins d'une éphémère perfection. Keith dit lui même que ses doigts jouent tout seuls, sans qu'il ait besoin d'anticiper, de réfléchir à ce qu'il veut jouer. Les sons, les mots, naissent dans ses doigts et sont immédiatement exécutés. Dans ces moments là, Keith est au delà de la maîtrise de son instrument. Il est piano, il est musique, tout entier. Ces deux concerts, à Paris et à Londres, sont bien sûr particulièrement exceptionnels de musicalité, de vérité, de dépouillement et d'inventivité. Seul au piano - le génie est un art solitaire - le maître nous offre du mélodieux, du surprenant et du perturbant aussi. Oui, effectivement, ses impros semblent parfois venir d'un autre monde, disharmonique, disjointif, irrégulier et indescriptible. De nappes sonores ondulantes en staccato pianistiques dissonants, il nous noie d'une luminosité musicale qui nous irrigue l'inconscient. On se sent happé dans un état de méditation profonde, là haut, tout là haut, dans un firmament inconnu et infini. Chaque note est une découverte, chaque phrase est une marche vers la pleine félicitée. Ce triple album est un must pour ceux qui sont dans l'essentiel, dans le ressenti intérieur, dans la "substantifique moelle". Il ne parlera qu'aux initiés et aux surdoués. Ceux qui savent qu'un autre monde musical existe ailleurs, plus haut, plus loin, plus incertain. Si vous n'êtes pas de ceux là, cette oeuvre vous paraitra une banale juxtaposition de sons. Il y a 20 ans, c'est sans doute ce que j'aurais pensé. Depuis, j'ai pu cheminer vers cet autre horizon pour en saisir la substance. Voilà. Tout le reste - la qualité du son, la pochette, le livret, le nom des titres, la technique, la couleur du piano, etc... - n'a que peu d'intérêt. Peu importe. L'essentiel est ailleurs. Dans cet instant d'exaltation, d'intimité intérieure, partagée entre Keith et vous, dans une autre dimension, bien au delà de ce que votre imagination pourrait entrevoir dans ses moments de plus grande créativité. Juste plus haut, plus loin, plus incertain...
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5.0 étoiles sur 5
Un must!, 6 novembre 2009
Ce disque par l'exigence de la musique qu'il propose ne se donne pas à la première écoute. S'il l'on persévère, si on le réécoute alors il donne la vraie mesure de l'art de l'improvisation auquel atteint Keith Jarrett. Pas de doute, la musique improvisée de Jarrett est au plus haut niveau: pas de tics, pas de redite, pas de facilité. Une très grande unité de style, une cohérence d'ensemble et une intelligence musicale rarement atteints dans les autres performances improvisées du maître. Oui, un testament. En espérant qu'il y en aura d'autres...
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