Composer de la musique sacrée de nos jours c'est considéré comme un art archaïque, typique de ces Russes sous domination soviétique, ou de ces Polonais en attente de quelque libération des communistes. En occident on voit cela comme une sorte de folklore évangéliste américain. Cette aeuvre est donc essentielle car elle montre que les compositeurs français sont encore sensible au spirituel, le spirituel religieux en particulier. C'est un phénomène nouveau pour lequel Pascal Dusapin était un précurseur en 1999, l'année où un millénaire mourut pour laisser la place à un nouveau. Aujourd'hui on vit largement dans le cadre des renouveaux religieux en France et on est désemparé. On connaît la renaissance de la piété musulmane en France. On connait moins le renouveau de la piété orthodoxe juive avec le mouvement Beth Loubavitch. Et du côté chrétien il faudrait signaler le mouvement Saint Jean en direction des jeunes et le Secours Catholique apparemment en plein redémarrage. Mais en 1999 le monde francophone était encore plongé dans le laïcisme profond. Comment un compositeur français pouvait-il oser composer un (des) requiem(s) sur des textes latins du 14ème siècle (Maître Eckhart, largement utilisé et cité dans Mr Sammler's Planet, le roman de l'auteur juif nobellisé Saul Bellow). Le texte de Umbrae Mortis est un assemblage de courts extraits d'une messe de requiem, et le Dona Eis est construit sur des extraits du livret de Roméo et Juliette par Olivier Cadiot, remis en forme par leurs titres comme si c'était à son tour une messe de requiem. Pascal Dusapin est un collecteur et ils rassemblent ainsi des textes d'un homme condamné pour hérésie, des bribes d'une messe de requiem de tradition et des extraits du livret d'un de ses propres opéras. Et il met en musique ces choses fort différentes, sans compter que les deux premières sont en latin et la dernière est en français, que les deux premières sont a capella et la dernière avec accompagnement instrumental. Je ne veux pas entrer dans les détails techniques du traitement des voix et des instruments dans ces trois pièces. Je ne veux que saisir l'atmosphère, les émotions que ces pièces portent. Les voix s'emboitent les unes dans les autres entre elles dans un chant qui cherche le vaste, l'immense, la contemplation de l'éternel et de l'infini avant l'alpha de la création. La répétition aide à centrer cet espace pré-génétique sur l'aeil qui observe, sur Dieu et son esprit qui vont le transformer par la création. On remonte à cette immensité d'eau et d'air sans lumière comme si c'étaient les limbes sans fins où vont les morts, leurs âmes, où nous pouvons imaginer ces âmes, immatérielles flottant dans cet univers pré-créationnel. Comment évoquer un monde où le temps n'existe pas encore, et pourtant la durée est déjà là, même si les luminaires de lumière diurne et nocturne ne sont pas encore pendus au ciel ? Pascal Dusapin réussit parfaitement à, ainsi dégager la durée du temps, l'étendue de l'espace. Et cela est vraiment une expérience de retour à la matrice avant même qu'elle ait produit son premier fruit. On retrouve le cosmique qui ne connait que durée et étendue et non temps et distance. Et cela correspond tellement à la mystique de Maître Eckhart, ce désir de remonter le temps humain au-delà de la naissance de l'enfant, au-delà de sa conception, et ainsi de remonter au-delà de l'Adam juste créé pour s'expanser dans cette panse cosmique de Dieu où la notion même de mesure a disparue, tant dans le sens de mensuration que dans le sens de réserve et de modération. Il atteint la démesure de la non-mesure. Cela ne pouvait que fasciner Dusapin et le résultat est à la hauteur de l'immensité de la vision, de la révélation, de l'apocalypse au sens étymologique du terme. Il a réussi à remonter dans l'aeil virtuel de Dieu avant qu'il ne commette son crime premier de création. Et le chant de la soprano en contraste sur les voix sombres des hommes est comme lé désir, l'envie, le désir de passion, l'envie de compagnie qui vont mener Dieu au précipice de ce projet insensé. La musique instrumentale de la dernière pièce donne une profondeur à cet univers pré-créationnel comme s'il y avait bien une vie dans cette immensité, come s'il y avait bien un temps mesurable, même si non mesurée, une distance quantifiable même si non quantifiée. Dieu alors n'a rien créé mais seulement changé l'éclairage, c'est le cas de le dire de cet univers pré-créationnel. La mort devient alors d'un nirvana bouddhiste, une fuite hors du piège matériel des sensations primaires pour se fondre dans l'immensité de l'énergie cosmique de ce cosmos premier qui porte tout le reste dans son potentiel, sans que l'on puisse jamais savoir d'où tout cela peut bien venir. Les instruments sont la consolation de la mort car au-delà de cette mort passage il y a beaucoup de compagnie. Simple durée, simple étendue mais la multitude indénombrable des âmes virtuelles.
Dr Jacques COULARDEAU, Université Paris 1 Panthéon Sorbonne, Université Paris 8 Vincennes Saint Denis, Université Paris 12 Val de Marne Créteil, CEGID Boulogne Billancourt.