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Requiem du temps présent, 4 mai 2009
Ce commentaire fait référence à cette édition : Pascal Dusapin : Requiem(s) (CD)
L'exercice du requiem est assez traditionnel en musique. Destiné dans un premier temps à ponctuer une messe dite pour les défunts, il en est venu également à être une ½uvre à part entière et à illustrer l'idée d'au-delà ou de survivance sans faire référence au canon de la Messe. Il existe des requiems profanes, des requiems religieux et certains qui se placent à la lisière des deux en utilisant des textes issus d'auteurs spirituels. C'est le cas pour une partie de ce disque, placé sous les augures de Maître Eckhart.
"Granum sinapsis" (la graine de sénevé) est une ½uvre qui se rapproche très étonnamment du plain chant traditionnel de l'église latine mais avec cette rudesse et cette interrogation spirituelle qui fait le propre de notre époque. Elle est construite autour des textes de Maître Eckhart. Cette pièce renvoie l'auditeur à une contemplation intérieure intense par l'usage de ces voix douces et fermes. L'auditeur que je suis a particulièrement apprécié les pièces I, III, VI et VII. Le ch½ur est couvert dans les II et VII par les envolées lyriques, et cependant discrètes, de la soprano Kaoli Isshiki. "Granum sinapsis" se termine sur une pièce magnifique (écoutez la basse profonde faisant office de bourdon).
"Umbrae mortis" continue la tonalité de "Granum Sinapsis" sur le texte classique du Requiem. Ecrite séparément, elle continue "Granum" de manière indissoluble.
"Dona eis" est plus diversifiée puisque un ensemble de sept instrumentistes est joint. La polyphonie du ch½ur est aussi plus complexe et se déploie en multiples directions. Le compositeur n'hésite pas à jouer les ruptures dans l'Introït, les injections de texte parlé dans le Tractus, Sanctus et Umbrae, donnant une superposition étonnante de ligne vocale avec le chant. La section finale (Umbrae), reprend les tonalités mélodiques de Granum Sinapsis et sont soulignés de quelques éclats de trombone apportant le point final.
Ces ½uvres vocales sont très cohérentes et servies par des interprètes formidables. C'est un (ou des) requiem(s) pour ce temps qui s'inscrit très nettement dans la lignée de glorieux prédécesseurs. Ce disque montre également l'excellente maîtrise du compositeur dans cet art difficile de faire de la voix humaine un instrument qui parle au c½ur.
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En route vers la sérénité, 2 novembre 2011
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Le traitement du requiem dans le temps a donné lieu à de multiples interprétations. Depuis les formes épurées d'Ockenghem ou de Guerrero jusqu'au déchaînement paroxystique d'un Mozart pour ne pas parler de Verdi sans doute outrancier dans cet exercice, le requiem a donné à de multiples traitements qui se sont de plus en plus éloignés de leur vocation originale. Le chemin emprunté par Pascal Dusapin est un retour aux sources, une illustration du passage de la vie à la mort come une étape à aborder sans crainte car normale. Un athée y verra simlement un point final, sans menaces particulières. Dusapin y instille un mysticisme, une fibre religieuse indéniables pour décrire un passage vers un ailleurs apportant sérénité et repos. D'où le recours, très inhabituel au détour de l'an 2000 à un grand choeur a capella de trente choristes. Les trois oeuvres données ici ont été écrites sur la dernière décennie du XXème siècle et se sont nourries des nombreuses compositions majeures de l'auteur sur cette période. C'est une musique souvent rédigée au cours de voyages comme un transit entre la vie et la mort. En fait, il n'existe pas vraiment un requiem de Dusapin mais plutôt trois oeuvres distinctes bien que clairement reliées entre elles par leur texture, leur recours systématique à une musique très calme, épurée à l'extrême,réduite au strict essentiel au plan formel et expressif. La première est intitulée "Granum Sinapis" et fut inspirée par la découverte fortuite par Dusapin d'un texte de Maître Eckhardt dans une librairie de Bruxelles. A l'exception de l'irruption très courte d'un solo de soprano - au demeurant très pur - l'oeuvre est intégralement a capella et installe immédiatement le climat qui régira l'écoute intégrale du CD. La seconde "Umbrae Mortis" est un hommage à l'inventeur du requiem, Ockenghem, et emploie à nouveau un effectif a capella dans une musique dense, d'une extrême précision toujours exclusivement a capella. La troisième pièce "Dona eis" est plus polyphonique au sens où elle fait appel à sept instrumentistes issus d'Ars Nova qui accompagnent dans une forme épurée, ne jouant jamais tous ensemble et où les instruments entrent à tour de rôle, parfois en duo, pour soutenir une partition qui vise l'expression de l'essentiel et se débarrasse de toute fioriture. Il faut un ensemble choral de toute première qualité pour soutenir des oeuvres dont l'écoute nécessite concentration et une très bonne culture musicale. C'est indéniablement le cas avec l'ensemble Accentus et son chef Laurence Equilbey qui fréquentent ses oeuvres et son compositeur depuis maintenant vingt ans. On atteint un niveau de perfection absolue dans une musique qui ne supportera pas le moindre défaut. Soulignons la belle prise de son au sein de l'Arsenal de Metz qui sublime ce CD courageux.
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Revenir en-deça de l'alpha de la Genèse, 11 décembre 2009
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Composer de la musique sacrée de nos jours c'est considéré comme un art archaïque, typique de ces Russes sous domination soviétique, ou de ces Polonais en attente de quelque libération des communistes. En occident on voit cela comme une sorte de folklore évangéliste américain. Cette aeuvre est donc essentielle car elle montre que les compositeurs français sont encore sensible au spirituel, le spirituel religieux en particulier. C'est un phénomène nouveau pour lequel Pascal Dusapin était un précurseur en 1999, l'année où un millénaire mourut pour laisser la place à un nouveau. Aujourd'hui on vit largement dans le cadre des renouveaux religieux en France et on est désemparé. On connaît la renaissance de la piété musulmane en France. On connait moins le renouveau de la piété orthodoxe juive avec le mouvement Beth Loubavitch. Et du côté chrétien il faudrait signaler le mouvement Saint Jean en direction des jeunes et le Secours Catholique apparemment en plein redémarrage. Mais en 1999 le monde francophone était encore plongé dans le laïcisme profond. Comment un compositeur français pouvait-il oser composer un (des) requiem(s) sur des textes latins du 14ème siècle (Maître Eckhart, largement utilisé et cité dans Mr Sammler's Planet, le roman de l'auteur juif nobellisé Saul Bellow). Le texte de Umbrae Mortis est un assemblage de courts extraits d'une messe de requiem, et le Dona Eis est construit sur des extraits du livret de Roméo et Juliette par Olivier Cadiot, remis en forme par leurs titres comme si c'était à son tour une messe de requiem. Pascal Dusapin est un collecteur et ils rassemblent ainsi des textes d'un homme condamné pour hérésie, des bribes d'une messe de requiem de tradition et des extraits du livret d'un de ses propres opéras. Et il met en musique ces choses fort différentes, sans compter que les deux premières sont en latin et la dernière est en français, que les deux premières sont a capella et la dernière avec accompagnement instrumental. Je ne veux pas entrer dans les détails techniques du traitement des voix et des instruments dans ces trois pièces. Je ne veux que saisir l'atmosphère, les émotions que ces pièces portent. Les voix s'emboitent les unes dans les autres entre elles dans un chant qui cherche le vaste, l'immense, la contemplation de l'éternel et de l'infini avant l'alpha de la création. La répétition aide à centrer cet espace pré-génétique sur l'aeil qui observe, sur Dieu et son esprit qui vont le transformer par la création. On remonte à cette immensité d'eau et d'air sans lumière comme si c'étaient les limbes sans fins où vont les morts, leurs âmes, où nous pouvons imaginer ces âmes, immatérielles flottant dans cet univers pré-créationnel. Comment évoquer un monde où le temps n'existe pas encore, et pourtant la durée est déjà là, même si les luminaires de lumière diurne et nocturne ne sont pas encore pendus au ciel ? Pascal Dusapin réussit parfaitement à, ainsi dégager la durée du temps, l'étendue de l'espace. Et cela est vraiment une expérience de retour à la matrice avant même qu'elle ait produit son premier fruit. On retrouve le cosmique qui ne connait que durée et étendue et non temps et distance. Et cela correspond tellement à la mystique de Maître Eckhart, ce désir de remonter le temps humain au-delà de la naissance de l'enfant, au-delà de sa conception, et ainsi de remonter au-delà de l'Adam juste créé pour s'expanser dans cette panse cosmique de Dieu où la notion même de mesure a disparue, tant dans le sens de mensuration que dans le sens de réserve et de modération. Il atteint la démesure de la non-mesure. Cela ne pouvait que fasciner Dusapin et le résultat est à la hauteur de l'immensité de la vision, de la révélation, de l'apocalypse au sens étymologique du terme. Il a réussi à remonter dans l'aeil virtuel de Dieu avant qu'il ne commette son crime premier de création. Et le chant de la soprano en contraste sur les voix sombres des hommes est comme lé désir, l'envie, le désir de passion, l'envie de compagnie qui vont mener Dieu au précipice de ce projet insensé. La musique instrumentale de la dernière pièce donne une profondeur à cet univers pré-créationnel comme s'il y avait bien une vie dans cette immensité, come s'il y avait bien un temps mesurable, même si non mesurée, une distance quantifiable même si non quantifiée. Dieu alors n'a rien créé mais seulement changé l'éclairage, c'est le cas de le dire de cet univers pré-créationnel. La mort devient alors d'un nirvana bouddhiste, une fuite hors du piège matériel des sensations primaires pour se fondre dans l'immensité de l'énergie cosmique de ce cosmos premier qui porte tout le reste dans son potentiel, sans que l'on puisse jamais savoir d'où tout cela peut bien venir. Les instruments sont la consolation de la mort car au-delà de cette mort passage il y a beaucoup de compagnie. Simple durée, simple étendue mais la multitude indénombrable des âmes virtuelles.
Dr Jacques COULARDEAU, Université Paris 1 Panthéon Sorbonne, Université Paris 8 Vincennes Saint Denis, Université Paris 12 Val de Marne Créteil, CEGID Boulogne Billancourt.
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