Après les premiers essais maladroits d'un Rifkin, Sigiswald Kuijken est celui qui a su nous convaincre, à travers sa superbe série d'enregistrements chez Accent depuis 2004, que c'est en les interprétant avec un seul chanteur par partie chorale qu'on rend le mieux justice aux cantates de Bach. Nous ne sommes donc pas surpris qu'appliqué à la "Passion selon Saint-Matthieu", avec les mêmes interprètes aux voix jeunes, le procédé donne les mêmes excellents résultats : les choeurs et les chorals y gagnent en clarté, en transparence, en timbre, mais aussi toute l'oeuvre y gagne en homogénéité et en continuité car les choeurs, plus proches de l'orchestre - lui aussi réduit à un consort de chapelle -, marient mieux leur couleur à celle des instruments, et ils alternent plus souplement avec les récitatifs, sans les différences artificielles de volume et de distance que provoquent les grands choeurs.
Naturellement cette solution révolutionnaire - conforme aux effectifs dont disposait Bach à Leipzig -, exige d'avoir des solistes d'une qualité exceptionnelle - c'est le cas de la soprano Gerlinde Samann, de l'alto Petra Noskaiova, du ténor Christoph Genz, et de la basse Jan Van der Crabben -, mais aussi une direction extrêmement rigoureuse quant à la prosodie, au phrasé et à la diction, comme l'est celle de Kuijken.
Grâce à une prise de son proche et aérée, à la contribution d'instrumentistes chevronnés (Kuijken lui-même au violon, Hantaï à la flûte, Beaugiraud au hautbois...), et au grand sens musical des chanteurs, cette version intimiste réussit à être la plus intériorisée qui soit, sans donner aucune impression de maigreur ni de sécheresse.
Si la musique de Bach est, comme on l'a dit, "la meilleure preuve de l'existence de Dieu", cet enregistrement est peut-être la preuve que la perfection existe en musique !