Le Coran est-il proprement intouchable ? L'homme est-il en mesure de l'altérer ou de le rectifier ? Dès lors qu'il est reconnu par l'Islam comme véritable « Parole de Dieu », la réponse paraît devoir s'imposer. C'est non. « Pas si simple » semble nous dire l'auteur - qui en réalité sont deux - de ce livre. Et le pseudonyme Mahmoud Hussein d'exhumer une très ancienne querelle théologique : le débat entre l'école des Mu`tazilites et les Hanbalites, lequel débat parviendra à son apogée au IXe siècle. Les premiers défendent l'idée que le Coran est un attribut de Dieu ; il n'en est pas consubstantiel ; il est créé. Et parce qu'il est créé, d'une part, il n'est pas totalement exempt de l'influence du temps dans lequel il apparaît et d'autre part, l'homme doté de raison peut exercer pleinement son pouvoir d'interprétation. L'autre courant rejette en bloc les différents éléments de cette thèse : le Coran est incréé et seule sa lecture littérale est autorisée. À l'évidence, et assez rapidement, les Hanbalites ont gagné la bataille des idées.
Cependant, dans le monde actuel, où au nom de l'Islam, les manifestations d'intolérance, d'obscurantisme, de violence, et même de terrorisme, sont légion, les auteurs - Bahgat Elnadi et Adel Rifaat - tentent de réhabiliter la thèse des Mu`tazilites. On comprend d'emblée que l'enjeu ne concerne pas que la théologie musulmane. Il est bien plus question de l'avenir de l'Islam et de sa capacité à se développer, de manière conforme à la raison, dans le respect de l'autre, et en promouvant la paix. Le projet est d'une importance majeure. Cependant et malheureusement, la réponse fournie par l'ouvrage « Penser le Coran » n'est pas du tout convaincante.
1) Tout d'abord la forme de l'exposé fait problème. Une part majeure de l'ouvrage consiste en la citation de versets du Coran, encadrés de fragments de textes, issus de plusieurs travaux d'exégèses, offrant une contextualisation des versets en question. Cela peut paraître logique, compte tenu de la thèse défendue par les auteurs, sauf que les extraits en question se suivent, souvent sans ordre évident, sans transition particulière, et surtout fréquemment sans commentaires propres aux auteurs qui aideraient à les interpréter au regard de leur propre projet dans ce livre. Le lecteur s'y perd quelque peu.
2) Le choix des textes surprend bien souvent. Alors que ce qui est surtout en jeu, c'est la violence présumée du Coran, on trouve paradoxalement assez peu de passages sur ce problème majeur. On retrouve bien certaines des exhortations au combat contre les polythéistes, mais rien sur les attaques dirigées contre les Juifs et les Chrétiens (sans parler de celles qui visent plus généralement les « infidèles »). Elles foisonnent pourtant dans le Coran. Ainsi : « Ne prenez point pour amis les juifs et les chrétiens ; ils sont amis les uns des autres. Celui qui les prendra pour amis finira par leur ressembler, et Dieu ne sera point le guide des pervers » (Coran, V, 46 - d'après la traduction Kasimirski de GF Flammarion, édition qui diffère de celle utilisée par les auteurs) ou « Tu reconnaîtras que ceux qui nourrissent la haine la plus violente contre les fidèles sont les juifs et les idolâtres. » (V, 145) ou encore : « Vous connaissez ceux d'entre vous qui ont transgressé le jour du sabbat : nous les transformâmes en vils singes. » (II, 61). On pourrait en dire autant de la violence faite aux femmes, assez peu mise en relief dans le livre alors que certains versets du Coran font frémir : « Si vos femmes commettent l'action infâme (l'adultère), appelez quatre témoins. Si leurs témoignages se réunissent contre elles, enfermez-les dans des maisons jusqu'à ce que la mort les visite ou que Dieu leur procure un moyen de salut » (IV, 19). Au lieu de cela, le livre contient des passages d'un intérêt très limité, dont on se demande en quoi ils servent la thèse des auteurs, ces derniers ne prenant d'ailleurs pas la peine de les expliciter. On est même atterré de lire des histoires d'alcôve qui paraissent plus relever du vaudeville que du traité spirituel (p. 135)...
3) Et puis surtout l'ouvrage élude quantité de problèmes que ne manque pas de susciter la thèse proposée, en dépit de son intérêt apparent. Tout d'abord, il ne nous est pas dit quel devrait être l'ampleur de ce travail de relecture critique, voire d'abrogation de certains versets, ainsi qu'il est évoqué dans l'un des derniers chapitres. Si l'on additionne l'ensemble des versets au contenu violent, en particulier ces imprécations multiples - du type : « Que la malédiction de Dieu atteigne les infidèles » - que l'on retrouve quasiment à chaque page du Coran, la tâche paraît immense : que resterait-il du Livre sacré ou plus précisément que resterait-il de la dimension universelle du Coran ?
Par ailleurs, s'il s'agit de contester une interprétation littérale au profit d'une autre supposée plus satisfaisante, sur quelle base s'effectuera cette deuxième ? À cet égard, les auteurs se réfèrent, à plusieurs reprises, à des catégories générales telles que la « raison » ou « l'intelligence ». Cela suffit-il ? N'est-ce pas plutôt un autre système de valeurs qui devient nécessaire pour légitimer une autre exégèse, voire motiver l'abrogation de certains versets ? Mais comment alors concevoir une telle légitimité qui de fait transcenderait cette autre fondant le texte sacré, en l'occurrence Dieu lui-même ?
Et puis, face aux autres religions, comment l'Islam pourrait-il accepter de telles concessions, alors qu'il estime que « Muhammad est le dernier [des] prophètes et le Coran, le dernier [des] Livres » (p. 53). Comment notamment pourrait-il l'envisager, dès lors que de telles concessions ne sont aucunement demandées au Nouveau Testament des Chrétiens, dont rien ne semble devoir être relativisé eu égard à son contexte historique - plus d'un demi millénaire avant le Coran pourtant ! - et a fortiori dont rien ne semble devoir être retranché ?
Après la lecture de ce livre, qui aurait pu prévoir un argumentaire plus nourri, on reste franchement sur sa faim...