Sous certains angles, People's Instinctive Travels s'apparente au Kind Of Blue de Miles Davis : c'est un chef-d'oeuvre immortel, le summum de la quintessence artistique qui allait influencer toute une génération d'artistes dans les années à venir.
En effet, c'est dans les rues sombres du Queens que Q-Tip, Phife Dawg, Ali Shaheed Muhammad & Jarobi se rencontrent pour la première fois, en allant au lycée. Il ont alors en tête les paroles sacrées d'Afrika Bambaataa, le précurseur idéologique du mouvement Hip-Hop, qui prône un message pacifique traitant de l'élevation spirituelle et artistique dans le domaine du rap. Le quatuor (qui se réduira en trio au fil des années) se fait rapidement repérer par le collectif Native Tongues dont le groupe le plus connu n'est autre que De La Soul (auteurs du non moins célèbre 3 Feet High & Rising) et signent chez Jive Records dans la foulée. Le résultat n'est autre que People's Instinctive Travels, le premier opus du groupe. Et quel premier Opus ! Un seul mot vient à la bouche après les premières minutes d'écoute : jazz..! Oui le jazz, samplé autrefois par le seul Prince Paul au début des années 80 n'avait jamais été considéré comme un outil convaincant dans le genre Hip-Hop, à l'heure où l'on s'arrachait les samples de James Brown et autres George Clinton. Outre le fait d'ajouter ce concept completement novateur à leur production, ATCQ ne se contente pas de verser dans les clichés véhiculés par ses contemporains, où le MC devient l'ennemi public n°1 et l'éternel adversaire de la police. A la place, Q-Tip et ses comparses mettent en scène des évènements ordinaires de la vie quotidienne relatés ici avec philosophie et détachement. "After Hours" décrit par exemple une conversation entre amis dans la nuit New Yorkaise tandis que l'envoûtant "Bonita Applebum" évoque la créature de nos rêves, la femme parfaite, irréelle et pourtant si présente dans nos fantasmes. Le délirant "Ham N' Eggs" est quant à lui porteur d'un message à caractère humoristique : "Ne mangez pas de jambon ni d'oeufs, car c'est riche en cholestérol".
Techniquement, la diversité et la qualité des samples proposés est époustouflante. On reconnaitra "The Walk On The Wild Side" de Lou Reed pour "Can I Kick It" et le "40 Days" de Billy Brooks pour "Luck Of Lucien" (deux des grosses tracks de l'album) mais aussi le "Remember Who You are" emprunté à Sly Stone ou le "Runnin' Away" de Roy Ayers parfaitement exploité sur "Description Of A Fool". Le groove de "Youthful Expression" assaisonne parfaitement le très jazzy "Rhythm" et tranche carrément avec le funk-rap de "Go Ahead In The Rain". Sans oublier la délicieuse saveur latine, omniprésente sur "I Left My Wallet In El Segundo". Bref, chaque morceau semble répondre à l'autre dans un écho parfait, une atmosphère globale où se mêlent sonorités hautes en couleurs et harmonies relaxantes. Un premier album d'anthologie qui ne marquera que le point de départ de la dynastie ATCQ avec deux autres chefs d'oeuvres à venir : Low End Theory et Midnight Marauders.