China Miéville étant reconnu pour la ferveur de son imagination, je craignais un peu de me retrouver dans un monde absurde, sans tenant ni aboutissant, devant ainsi subir une lecture brumeuse, comme dans un rêve semi-éveillé.
Mais l'auteur est touché par le grâce du détail-qui-fait-tout et arrive à nous dépeindre un monde très différent, avec des êtres parfois très étranges, tout en nous faisant partager une sensation de réel et de concret extraordinaire.
Sa force (et sa faiblesse sans doute pour certains lecteurs) est sa puissance dans les descriptions. Celles-ci sont très nombreuses, très détaillées, mais aussi superbes, évocatrices et si inspirées qu'elles m'ont beaucoup plu la plupart du temps, alors que d'ordinaire j'ai bien du mal à me concentrer sur la description du cadre (décor, paysages, choses inertes). J'ai seulement trouvé un léger déséquilibre sur la fin, quand ces descriptions coupaient l'action qui s'accélérait drastiquement. Mais voilà bien un défaut véniel au regard du reste...
Les personnages de ce livre atteignent la perfection, étrangers aux stéréotypes habituels. Leurs défauts et qualités sont crédibles, tout comme leurs sentiments, leurs actions, leurs décisions. Le couple, pourtant très mal assorti, du personnage principal (Isaac, un savant à la Léonard de Vinci, sans le glamour !) et de sa compagne (Lin, la femme-artiste-scarabée, sans doute mon personnage préféré) est pourtant un modèle d'amour partagé. L'homme-oiseau au destin tragique, au profil psychologique d'abord incompréhensible, qui s'humanise petit à petit, offre une dimension poétique intéressante face au pragmatisme de l'intrigue générale. Et les méchants, divers et variés (vraiment très divers et variés !) n'ont rien à leur envier...
L'intrigue générale, à la fois basée sur des manipulations biologiques, la science, le monde politique, les rois de la drogue et de la pègre, des créatures extraordinaires (et assez horribles) pas tout à fait de ce monde, se complique à loisir avant de se dérouler lentement - et complètement.
Un des points forts de cet auteur, outre ses évidentes qualités imaginatives et son talent pour faire vivre ses personnages, est sa retenue. Malgré l'évocation d'un monde terrible (où ceux qui transgressent la loi sont "refaits", c'est-à-dire transformés en monstres mi-homme, mi-animal, ou mi-homme, mi-machine), de maltraitance, de meurtres et de tout ce qui escorte la condition humaine, je n'ai jamais ressenti de gêne. La plupart du temps, ces récits sans concession pour les natures délicates qui usent (et abusent) des horreurs en tout genre (pour servir leur histoire, avec parfois plus ou moins de justification) me semblent au final très malsains.
Ce n'est pas le cas dans ce livre, j'ai aimé la nature chaleureuse des relations humaines et la compassion pour les horreurs en question. Jamais celles-ci ne sont considérées comme normales, admissibles, et la répugnance voire la honte des personnages face à cette réalité sonnent juste, sain.
Du coup, je me demandais comment l'auteur allait finir son histoire : happy end ou alors (trop facile à mon sens) fin spectaculaire dans son cruel réalisme - la vie n'est pas un long fleuve tranquille, les choses ne sont pas roses, les gens meurent et sont malheureux et c'est comme ça etc. ?
Et bien, il s'en sort en demi-teintes et j'ai été assez admirative de cette fin douce amère...
(Remarque : ayant lu ce livre en anglais, ce commentaire concerne à la fois les tomes 1 et 2 de "Perdido Street Station")