Historiquement, Martin Winckler est un des pionniers de la critique de la série télévisée en France. Même s'il mériterait une réédition augmentée, son ouvrage paru il y a dix ans,
Les Miroirs de la vie : Histoire des séries Américaines, reste toujours la référence incontournable pour qui veut comprendre l'histoire et l'évolution des séries télé et ce qui fait leur qualité artistique. Depuis, les publications sur les séries ont fleuri, l'université s'en est emparée, des "spécialistes" sont apparus, le tout avec plus ou moins de bonheur, mais ayant permis, reconnaissons-le, que l'on parle des séries ailleurs que dans la presse people et autrement qu'au travers des news sur la vie sentimentale de tel ou tel acteur populaire chez les ados.
Winckler refuse d'ailleurs le terme de "spécialiste", et préfère celui d'amateur : celui qui aime. Winckler revendique depuis longtemps cet amour pour la fiction, les bonnes histoires et la culture "populaire", quelles que soient leur support (séries, comics, BD, ciné, romans). Et si, selon moi, de tous ceux qui ont publié sur les séries télévisées, il reste le plus intéressant, c'est qu'il a mis son talent d'écrivain et sa sensibilité de romancier à leur service. J'ai un peu tendance à penser que les écrivains et les romanciers font les meilleurs critiques, parce que le job qui constitue à raconter une histoire, ils le connaissent, ils savent en parler, et ils en parlent bien. Le démontage en règle, le flinguage, et autres facilités critiques les interessent assez peu, et ils préfèrent défendre de ce qu'ils aiment et partager leur enthousiasme.
Et c'est exactement ce que fait ici Martin Winckler. Aussi, prévenons tout de suite : le lecteur susceptible de feuilleter anxieusement cet ouvrage et prêt à pousser des cris d'indignation en constatant que sa série préférée n'y est pas mentionnée fera mieux de passer son chemin. Le but de ce livre n'est pas de faire l'éloge de telle ou telle série en établissant un classement qualitatif : son but est certes de défendre les séries en général, mais, plus encore, le spectateur qui les regarde, quels que soient ses goûts et ses préférences.
Vu sous cet angle, ce petit éloge devient vite un manuel d'autodéfense pour l'amateur de série. Le lecteur trouvera évidemment un historique, une présentation des différents âges d'or, une solide plaidoirie pour défendre la qualité artistique des séries et la considération qu'elles méritent au même titre que le roman, le cinéma ou le théâtre. Mais suivent très vite quelques pages mordantes qui s'attaquent à la façon dont on traite les séries et le spectateur en France. Que ce soit la production française qui peine tant, par manque d'audace et par incompétence des chaines, à se hisser au niveau de la production anglo-saxonne, que ce soit la censure toujours à l'oeuvre sur nos grandes chaines nationales (le comble pour un pays qui se gargarise de mots comme "droit d'auteur" ou "exception culturelle"), que ce soit les doublages des séries en VF : Winckler passe en revue les agressions que subissent les séries en France et donc leur public, qui mérite mieux que ce que lui imposent les chaînes françaises. Ayant posé cela, c'est tout naturellement que Winckler défend le téléchargement dans un chapitre court et lumineux, intitulé "Du partage comme forme de résistance". Qu'un écrivain, adapté au cinéma, jette une pierre dans le jardin d'une profession qui, dans sa grande majorité, n'a compris ni les enjeux ou les possibilités d'internet, ni les aspirations et les besoins de son public, voilà qui devrait faire grincer quelques dents.
Winckler s'autorise quand même à donner un coup de projecteur sur des séries qu'il aime et qui ne sont pas forcément les plus connues, certaines ayant particulièrement souffert en France d'une programmation erratique, tardive, comme c'est le cas de "Minuit, Le Soir", formidable et audacieuse série québécoise. Il termine en dressant une liste de 77 séries à savourer : c'est une liste personnelle, qui reflète les goûts de l'auteur, qui invite le lecteur à des découvertes, mais aussi à réfléchir sur les séries qu'il aime, afin de dresser, à son tour, la liste de ses préférences.