Ce premier tome remplit parfaitement ses fonctions de présentation tout en accrochant son lecteur. Il met en scène quatre adolescents marginaux, reclus dans une clinique de la dernière chance, parce qu'ils présentent des troubles du comportement et de la perception. Leurs réactions étranges, leurs sensibilités particulières, exacerbées, en font des exclus. Leurs différences font d'eux des êtres à part : Violaine ne supporte pas qu'on la touche, Nicolas cache derrière des lunettes noires ses yeux hypersensibles à la lumière, Claire ne parvient pas à se déplacer sans trébucher ou perdre son équilibre, Arthur s'enferme dans des rituels autistes en dessinant en permanence le même motif, en laissant couler l'eau d'un robinet, uniques moyens pour lui d'apaiser son esprit.
En s'enfuyant de la clinique, ces enfants découvrent que leurs faiblesse sont en réalité des forces, des pouvoirs qu'ils apprennent à connaître, à maîtriser. C'est en cela qu'ils sont des " phénomènes ".
Ainsi Violaine voit " les dragons " de chaque personne et est capable d'entrer en contact et d'imposer sa volonté, Nicolas distingue les radiations infrarouges, voyant à travers la matière un monde de couleurs, Claire parvient à se déplacer tellement vite et légèrement que l'oeil ne perçoit pas ses mouvements, Arthur dispose d'une mémoire prodigieuse, son cerveau enregistrant malgré lui la moindre information.
Ce roman est une quête. Le quator, en cherchant à délivrer le seul médecin à leur avoir accordé de l'attention, recherche aussi des réponses aux questions que posent leurs différences, l'origine de celles-ci
Selon Claire, ils appartiennent à un autre monde, un monde fantastique, celui de Féerie :
" Je sais maintenant qu'il y a d'autres enfants volés au Petit Peuple. Des enfants enlevés à leur naissance au pied des arbres, des sources, des rochers. Arrachés à leur véritable existence. J'ai longtemps cru être la seule, pauvre sylphide perdue au milieu d'hommes essouflés. Et puis j'ai rencontré le fils d'un triton et d'une naïade, né pour vivre dans le silence des vagues, dense comme est dense la mémoire de l'eau. J'ai aussi trouvé un fils de farfadets, pénétré des secrets de la Terre, drôle et gai comme un lièvre de mai ! Enfin, j'ai croisé la route d'une fille de sorcier et de salamandre, dompteuse de ces dragons qui crachent la cendre..."
Bien jolie et poétique présentation qui rappelle aussi que chacun des enfants et ses dons répond à l'un des quatre éléments :
Le feu pour Violaine, l'eau pour Arthur, la terre pour Nicolas, l'air pour Claire.
Pour autant, le roman n'est pas un roman de fantasy. Certes, Erik Lhomme mélange les genres, mais il s'agit ici d'aventures fantastiques à la limite de la science-fiction. Le rythme est trépident, le récit se lit d'un souffle, bâti sur la théorie du grand complot - des instances occultent manipulent les populations en cachant découvertes et informations qui transformeraient l'ordre du monde - , construit sur une course-poursuite au cours de laquelle les caractères s'affirment. L'intrigue est mise en place avec brio, l'apparition des principaux personnages habilement orchestrés. Le suspens est ménagé, chaque réponse apportant encore plus de questions. Goût des mystères et des énigmes sont à l'honneur : charade à élucider et déchiffrage de symbole à chaque étape du road movie des quatre héros à travers la France.
Si la trame n'est pas originale, le procédé narratif l'est : chaque chapitre s'ouvre sur un mot ou une expression latine situant le contexte, ainsi que sur un court passage intimiste en italique dans lequel l'un des personnages prend la parole en relatant un souvenir, une expérience, une réflexion personnelle, permettant au lecteur de mieux les connaître au fil des pages, autrement que ses actions dans le récit, de mieux cerner les personnalités. Et chaque chapitre se termine sur un extrait de document - citation, journaux, lettres, archives...- ajoutant à l'effet dossier secret du livre.