C'est une entreprise louable et audacieuse à laquelle s'est attelé l'écrivain libanais Alexandre Najjar: "Phénicia" se veut le premier roman historique francophone portant sur la civilisation phénicienne. Celle-ci est, en effet, assez largement délaissée par les auteurs d'aujourd'hui, bien que ce peuple de commerçants, d'artisans et de navigateurs nous ait, parmi tant d'autres dons, légué son alphabet qui est devenu le nôtre.
Premier constat: "Phénicia" est court, trop court pour rendre compte d'une telle civilisation et d'un évènement aussi marquant que la conquête de la Phénicie par Alexandre le Grand. Le contenu est là, pourtant, mais au final, le roman est construit comme une suite de scènes très brèves, assez mal liées entre elles, ne faisant que survoler des situations qui mériteraient d'être cent fois plus approfondies. En outre, l'auteur tombe allègrement dans les deux principaux écueils du roman historique: le côté "encyclopédique" et la tentation de la modernité intempestive.
Sur ce premier point, on a l'impression tenace que chaque dialogue, chaque description, n'est là que pour permettre à l'auteur d'étaler le savoir acquis au cours de ses recherches, comme un élève récite sa leçon. Les lecteurs ne connaissant rien à l'univers phénicien se délecteront sans doute des nombreuses anecdotes et rappels historiques placés dans le récit, même si l'exposé en est fait avec la subtilité d'une charge d'éléphants à Zama. En revanche, pour peu que l'on ait déjà lu la plupart des livres utilisés par Alexandre Najjar pour composer le sien, ces passages déjà connus s'apparentent à du copier-coller d'auteurs plus anciens. Il aurait pu être intéressant de voir ces anecdotes historiques ou légendaires remises dans un contexte un peu plus vivant que nos livres d'histoire; ce n'est malheureusement pas le cas ici.
Le second écueil, peut-être encore plus classique, tient notamment dans la personnalité de l'héroïne et narratrice. Celle-ci ne se comporte pas comme une femme de l'antiquité orientale mais comme une occidentale du 21ème siècle: assez humaniste pour s'offusquer des sacrifices et du rite de la prostitution sacrée, assez cartésienne pour réfuter les augures et les présages, assez libérée pour décider par elle-même de partir en voyage, se baigner seule en pays étranger et s'offrir au premier venu sur la plage, avant de se voir demandée en mariage comme si cela était l'affaire de deux jeunes gens amoureux et non celui de clans aux m½urs archaïques... Les recherches effectuées par l'auteur sont certes sérieuses, mais on n'apprend pas dans les livres d'histoire à créer des personnages crédibles. Il est vrai que relater la vie d'une femme du 4ème siècle avant notre ère, telle qu'elle devait l'être en réalité et non telle qu'on voudrait qu'elle fût, porterait un rude coup à l'identification des lectrices à l'héroïne de ce roman.
Reste que "Phénicia" n'est pas désagréable à lire, et a surtout le mérite de mettre sur le devant de la scène un peuple injustement oublié par la littérature. Même si, au bout du compte, ce "digest" de nos connaissances actuelles concernant les Phéniciens ressemble à un travail de journaliste plus que de romancier ou d'historien, il aura au moins un intérêt inattendu: il pourra servir de support à une véritable fresque phénicienne encore à écrire.