Extrait
Jadis, Fred avait inventé un bateau ivrogne, frère putatif du bateau ivre de Rimbaud, qui carburait au rhum. Cette fois, il invente la loco à pattes, ou plutôt le dernier spécimen vivant de lokoapattes (elle préfère cette orthographe et il ne faut pas la contrarier, elle est susceptible), celle qui carbure à la vapeur d'imagination. Mais là, justement, elle ne marche pas. Elle est en rade, embourbée. Au lieu de nous raconter les aventures incroyables auxquelles le père de Philémon, éternel incrédule, n'a d'ailleurs jamais cru, elle n'émet que des blurp-pschiiiiiit consternés. Et cette loko en panne, c'est très embêtant puisque c'est elle qui tire le train où vont les choses.
En réalité, la loko est coincée là depuis vingt-six ans et quelques poussières, depuis le dernier album de Philémon paru en 1987. Fred avait dessiné une vingtaine de pages de cette histoire, mais des problèmes de santé (côté âme) l'ont fait dévier - ce qui nous a donné l'extraordinaire Histoire du Corbac aux baskets, puisque la faculté de rebondir sur les emmerdements est l'un des mystérieux privilèges du créateur. Un détour vers le cinéma l'a également distrait de son projet, avec les scénarios de quarante courts-métrages réalisés par Daniel Vigne et Jacques Rouffio, entre autres. Et puis d'autres problèmes de santé sont venus se greffer (côté corps) : venant de se barber copieusement pendant deux mois à l'hôpital, Fred, sur le pied de guerre avec ses valises, attend sa levée d'écrou quand le médecin vient lui annoncer la nouvelle : c'est reparti en plus grave, une opération du coeur s'impose. «Je suis passé direct d'un hôpital à l'autre. Hop ! J'avais l'impression d'être une balle de tennis noire, en deuil, qui passait d'une raquette à l'autre. Dans l'ambulance, j'étais furieux parce que je voulais absolument finir cette fameuse histoire, Le train où vont les choses...»
Là voilà enfin, la fameuse histoire de la drôle de machine, improbable cocktail de ferraille et d'animalité au regard si doux. Elle achève en beauté la grande aventure du p'tit gars à pull rayé, qui, tombé au fond d'un puits dans Pilote en 1965, a passé sa vie à bourlinguer sur les lettres de l'océan Atlantique - car Fred, lorsqu'il était enfant au cours de géographie, voyait déjà les lettres des océans comme des îles : OCÉAN ATLANTIQUE. Et cette histoire est émouvante à plus d'un titre. D'abord parce que Fred s'y est accroché longtemps, comme on s'accroche à un rêve menacé de dispersion au réveil. Ensuite parce qu'on retrouve pour la dernière fois dans le monde des deux soleils, où règnent une absurdité pétrie d'impeccable logique, une poésie funambule (le titre à lui seul est une perle), une belle mélancolie («un peu de vinaigre dans la confiture», dit l'auteur), une entière liberté, une invention graphique qui a bousculé le 9e art, et ce précieux combustible qui anime la lokoapattes : un imaginaire hors norme. Et surtout parce que Fred est là tout entier. L'homme, bourru-moustachu parfois furax mais toujours fragile, le coeur au bord des larmes (quand il y a humour de haut vol, il y a forcément chagrin) et le rire complice qui semble remonter du fin fond de sa tendresse pour l'être humain. Et le créateur d'un monde inoubliable, le géant de la bande dessinée. «Hum, bof, le fond de l'air est frais», bougonne le géant qui n'aime pas trop les remises de médailles.
Marie-Ange Guillaume
Revue de presse
Cela fait environ vingt-cinq ans que l'histoire galopait dans son esprit fécond, l'un des plus fertiles du petit monde de la bande dessinée. Jamais Fred n'avait pu la terminer. Le récit semblait condamné à rester échoué pour toujours, à l'image de son personnage principal : une locomotive à pattes, appelée la " lokoapattes ", fonctionnant à la " vapeur d'imagination " et embourbée dans des marais brumeux...
A 82 ans, Fred n'a rien perdu de sa fantaisie mélancolique. La mise en couleur d'Isabelle Cochet et la réimpression (en sépia) de planches " historiques " magnifient le trait unique - au charbon - d'un des plus grands créateurs de l'histoire de la bande dessinée. (Frédéric Potet - Le Monde du 14 mars 2013)
Dernier épisode des aventures du héros dessiné par Fred depuis 1965. Une issue glaciale et sans appel. Les plus sensibles d'entre nous ont éprouvé un attachement unique pour Philémon. Ce jeune homme vêtu d'une marinière bleue et blanche aura guidé sa petite troupe de lecteurs le long de seize aventures extravagantes, au coeur des «lettres de l'océan Atlantique», territoire poétique qui ne connut nulle autre règle que celles de la fantaisie. Tout pouvait y arriver, et d'ailleurs tout arriva...
Voici donc le dernier voyage de Philémon, son ultime tentative de rejoindre l'île du «A» d'«océan Atlantique», ce paradis perdu sur lequel l'oncle du héros rêve de retourner. (Stéphane Beaujean - Les Inrocks, mars 2013)
A 82 ans, Fred fait figure de grand aîné de la BD française. Un respect unanime l'environne, fondé sur sa capacité à réconcilier en lui-même son double héritage de Hara-Kiri et de Pilote...
Cette fois-ci Philémon va rencontrer une locomotive à grosses pattes, qui fonctionne à la vapeur d'imagination...
Quittant la couleur, on passe alors à la sépia puis au noir et blanc des commencements - c'est-à-dire les images du premier album, quand, il y a près de cinquante ans, Philémon tombait dans le puits dont, au fond, fuyant un monde "normal" si décevant, il n'est jamais vraiment revenu. On se surprend à l'envier. (Pascal Ory - Lire, avril 2013)
Le tome 16 de Philémon, intitulé Le train où vont les choses, est sorti il y a quelques semaines chez Dargaud. Et si le mot «fin» n'y est pas écrit, il met pourtant un terme définitif à la fabuleuse aventure commencée en 1965, dans Pilote...
On retrouve, dans l'ultime album de Fred, tout ce qu'on a aimé chez lui : poésie, humour, jeux de cases et de mots... Comme un condensé de son immense talent. (Yaël Eckert - La Croix du 3 avril 2013)