Trois siècles plus tard, en octobre 1987, deux ans avant de disparaître : Scott Ross l'enregistrait.
Sur deux instruments : un scintillant modèle parisien David Ley, et le somptueux anonyme acquis par Simone Demangel pour son château d'Assas que Ross, adolescent immigré de Pittsburgh, avait joué dès 1969.
Un redoutable enjeu du style classique est d'intégrer la profusion ornementale à la ligne mélodique sans contrecarrer la progression polyphonique des voix.
Les doigts de Ross démêlent ce maquis et font rayonner le discours où les agréments magnifient la rhétorique sans la divertir, dans une respiration rythmique qui s'entend toujours comme justement sentie. Tel un tronc qui irrigue son arborescence jusqu'aux plus lointaines ramifications.
On aurait envie de saluer l'art du musicien américain avec les mots que Monsieur Le Gallois employait pour louer Chambonnières, maître de d'Anglebert : « il faisait paraître un jeu brillant et un jeu coulant si bien conduits, si bien ménagés l'un avec l'autre, qu'il était impossible de mieux faire ».
Déclamation des Préludes, noble gravité des Sarabandes et Allemandes où triomphe le style brisé des luthistes de Louis XIII : une interprétation souveraine, une nonchalance calculée, une sérénité qui sait aussi trouver l'influx nerveux pour taquiner le jarret des Gigues et Gavottes.
Non pas une intégrale de l'oeuvre pour clavier : manquent par exemple les "Variations sur la Folia" (qui doivent conclure la Suite en ré mineur) ou les transcriptions d'après Lully.
Mais figurent dans cette presque exhaustive anthologie les pièces manuscrites, éditées en 1975 par Kenneth Gilbert, honorant les luthistes Ennemond Gaultier et René Mézangeau.
Et aussi les Fugues pour orgue, ici interprétées sur l'instrument (61 jeux sur trois claviers + pédalier) que le facteur Pascal Quoirin avait installé en 1983 à Saint Rémy de Provence.
Sorti des classes de René Saorgin au Conservatoire de Nice, le jeune Ross les avait déjà enregistrées pour la Radio en août 1974, sur les historiques tuyaux de l'église de Cuers, dans le cadre de l'émission Renaissance des orgues de France.
« Outre le sens de l'improvisation, il possédait le sens du tempo, fait à la fois de rigueur et de liberté » se souvient le producteur Jacques Merlet au sujet de celui qui voulait alors devenir « le plus grand claveciniste du monde ».
Peu d'autres eurent les moyens de cette ambition. Appliqués à d'Anglebert, voilà un album qui la couronne.