Le viennois Till Fellner, né en 1972, est en train de s'affirmer comme un des premiers pianistes de notre temps, dans la tradition de Schnabel et de Backhaus, dont il a la culture et le rayonnement. Ces affirmations ont a priori quelque chose de bien excessif ; et il y a des compliments qui font plus de mal que de bien. Il n'a pas aujourd'hui la liberté du premier, ni la plénitude sonore du second. Mais ce disque, comme les récitals, mérite attention.
Il avait naguère gravé certains Beethoven pour Erato (difficile d'imaginer qu'il a déjà un passé); le voici en concert (pas un bruit dans la salle et on nous épargne les applaudissements), capté en 2008 par son éditeur ECM, qui n'a pas pour habitude d'inonder le marché avec des redites inutiles dans le grand répertoire.
Comment ne pas aimer ce Concerto n°4 sans aucune dureté, qui privilégie la beauté du timbre et où le pianiste émeut par son humilité devant le texte musical, comme par son innocence et sa spontanéité juvénile.
Je ne l'attendais pas vraiment, mais Kent Nagano (qui ne m'avait jamais fait très grande impression), à la tête de l'orchestre de Montréal ajoute encore à cette réussite. Vigueur, ampleur, je trouve le résultat irréprochable.
L'Empereur est de la même eau, subtilité des nuances dans l'attaque et la dynamique -qui concentre l'attention sur la musique et non sur l'interprète, enchaînement naturel des épisodes de l'Allegro initial, phrasé de l'Adagio un poco moto (très soutenu, on ne traîne pas) qui force l'admiration, jeu 'perlé' d'une beauté à couper le souffle dans les couplets du rondo final. Trilles toujours superbes, lumière, élan : quelle fête.
Comme dans beaucoup de grands enregistrements de l'Empereur (Backhaus/ Clemens Krauss, Schnabel/ Galliera), le pianiste semble tirer l'orchestre en avant. La manière dont celui-ci répond au soliste (les bois) montre que celui-ci a su convaincre les instrumentistes de donner le meilleur d'eux-mêmes.
Réjouissons nous que la technique d'aujourd'hui capte cette interprétation, que Nagano se révèle un partenaire si convaincant. Et surtout, que notre époque puisse connaître des artistes qui aient tout le talent, toute l'intégrité d'un Till Fellner.