2° long-métrage du scénariste, producteur et réalisateur américain Albert Lewin (1894-1968), qui ne réalisa en tout et pour tout que 6 longs-métrages en 15 ans (entre 1942 et 1957, année où il fut victime d’un incident cardiaque), ‘Le portrait de Dorian Gray’ (USA, 1945, 106mn, en N&B truffé de quelques éclats en Technicolor) est l’œuvre d’un homme extrêmement cultivé devenu producteur indépendant au tout début des années 40 et, à partir de là, au départ pour des raisons strictement économiques d’ailleurs, réalisateur de ses propres productions. Comme il fut un grand amateur d’art et collectionneur de tableaux, il donna souvent une grande importance à la peinture dans ses œuvres ; son film le plus connu reste le légendaire ‘Pandora’ avec Ava Gardner et James Mason. Bénéficiant de superbes images en noir et blanc -voulu par le metteur en scène pour symboliser le bien et le mal- dues au chef op Harry Stradling Sr. (‘Pygmalion’, ‘Johnny Guitar’, ‘My fair Lady’, ‘Funny girl’ ,’Hello Dolly’ ; Oscar pour sa prestation dans ce film-ci), cette nième adaptation du célèbre roman du provocateur irlandais protestant (tout comme un certain George Bernard Shaw) Oscar Wilde (1854-1900), datant de 1891, est la plus connue à ce jour.
George Sanders (que Lewin dirigea également dans ‘The moon and six pence’ et ‘The private affairs of Bel Ami’) est un aristocrate britannique du XIX° siècle qui cultive l’art totalement aristocratique de ne rien faire ; ami d’un peintre qui vient de réaliser un magnifique portrait du jeune et très séduisant Dorian Gray(Hurd Hatfield, un débutant qui fit surtout beaucoup de télévision par après), il fait la connaissance de celui-ci et entreprend de le former à son image et d’en faire un dandy cynique, incapable d’aimer. Epris pourtant d’une chanteuse de bastringue (Angela Lansbsury, dont ce fut le seulement 3° film et qui lui valut sa déjà 2° nomination aux Oscars), il ne pourra s’empêcher, poussé par son âme damnée de mentor, de mettre celle-ci à l’épreuve, provoquant ainsi son suicide. A son grand étonnement, Dorian Gray, qui avait émis le vœu -en présence d’une représentation de la douce et cruelle, attirante et dangereuse déesse égyptienne Bastet-, au moment où son portrait lui fut remis, de voir celui-ci vieillir à sa place, constate que les années passent sans que l’âge porte atteinte à sa très grande beauté, malgré les excès qu’il accumule dans les bas-fonds de Londres depuis la mort de sa bien-aimée...
Remarquablement filmé dans les magnifiques décors de Cedric Gibbons (qui fut le brillant directeur artistique de la MGM pendant plus de 30 ans et créa la mythique statuette de l’Oscar qu’il remporta lui-même 11 fois), cette adaptation de l’œuvre d’Oscar Wilde est comme une pierre précieuse, qui brille notamment des mémorables bons mots placés dans la bouche de George Sanders (qui a toujours su si bien dire de tels bons mots) comme du visage quasiment plastifié de Hurd Hatfield. Variante magistrale du ‘Faust’ de Goethe, le long-métrage d’Albert Lewin est bien parti pour étinceler encore longtemps au firmament des grandes adaptations littéraires réalisées pour le grand écran. Si vous aussi, vous aimez jouer Chopin « avec dédain », surtout ne le manquez pas !
PS : dans ‘Dorian Gray’, il est aussi question d’homosexualité (car Dorian plaît autant aux hommes qu’aux femmes), mais cet aspect-là de l’œuvre de Wilde a été presque complètement gommé du film ; on entend juste parler à un moment donné du long-métrage de quelques jeunes gens de la meilleure société qui auraient mystérieusement disparu après s’être rapprochés de Dorian Gray...