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Le faux père du rap, 3 février 2012
Je l'ai entendu une fois de trop : "Gil Scott Heron était le père du rap". ... Long soupir...
Le pauvre homme n'a pourtant jamais joué l'ambiguïté, adressant aux rappeurs une lassitude absolue face à cette fausse iconicité générique que toute une génération s'est efforcée de lui faire endosser ! Dans l'un de ses derniers albums, "
Spirits", le titre "Message To The Messengers" s'adresse directement aux rappeurs :
-"Four letter words or fours syllable words won't make you a poet, It will only magnify how shallow you are and let ev'rybody know it."
-"There's a big difference between putting words over some music, and blending those same words into the music."
Heron espère les toucher afin qu'ils recherchent le changement au lieu de perpétuer une situation sociale néfaste et qu'ils aient un discours plus clair et produisent des chansons plus artistiques. Peine perdue...
Mon commentaire, si jamais il est lu, risque de m'attirer les foudres d'une horde de fans de musique hip hop et de toute la population bobo bienpensante qui continue de prétendre que "le rap c'est trop bien", histoire de faire bien en société, dressant un groupe comme "NTM" ("nique ta mère", bizarre que ça ne fasse plus sursauter personne) aux nues, sans s'apercevoir du carnage que cet univers musical opère sur la jeunesse défavorisée qu'il prétend représenter, et le nivellement vers le bas du monde musical en général depuis maintenant plus de trente ans ! Mon activité professionnelle m'amenant à fréquenter énormément de jeunes dits "des cités", je vois bien le vide artistique, intellectuel et civique que le rap opère sur leurs vies, sans parler de toutes les contre-valeurs qu'il véhicule (glorification des gangs, des guns, de l'argent facile et de la femme objet, entre autres !), le tout sous un immonde vernis démagogique. Et qu'on ne vienne pas prétendre que je pratique l'amalgame, car bien peu nombreux sont les rappeurs à pouvoir prétendre le contraire. Quant à la qualité strictement musicale de l'ensemble, je crois qu'il n'est pas nécessaire d'entrer dans les détails.
A l'origine de ce malentendu, il y a le premier album de l'artiste : "
Small Talk at 125th & Lenox", datant de 1970 (souvenez-vous bien de cette date). Il s'agit d'une compilation de poèmes en forme de diatribe contre le monde des médias, possédé principalement par des Blancs, et contre l'ignorance qu'ont les classes moyennes américaines des problèmes des populations pauvres des centres-villes. Les titres ne sont pas chantés mais scandés, faisant naître la notion de "spoken word". Ainsi naît la fatalité qui voudra que Gil Scott heron soit le père du rap...
Qui plus est, les thèmes du chanteur tournent autour de la réalité de la rue et des problèmes politiques et sociaux dont lui-même souffre au quotidien. Il s'impose comme le défenseur de la cause noire américaine, décrivant sa misère, la violence et la drogue qui ravagent les ghettos, et critique régulièrement la politique américaine (et notamment le gouvernement de Nixon). Encore une influence que revendiqueront les leaders du mouvement hip hop...
Ce raccourci facile entre cet immense artiste et le hip hop, on peut pourtant le démolir en quelques lignes : En 1967, déjà, Jimi Hendrix s'amusait à pratiquer l'exercice du "Spoken word", dont certaines de ses performances furent enregistrées sous forme de démos. Et que dire de ces chanteurs français comme serge Gainsbourg, qui enregistrait en 1968 un
Bonnie And Clyde posant les germes de son futur "style parlé", ou de Léo ferré qui, dés 1971 avec "
La Solitude", cessait de pousser la chansonnette pour se contenter de scander ses textes. Des albums tels que "
Léo Chante Apollinaire (La Chanson du Mal-aimé)" (où il adapte le long poème d'Apollinaire en scandant les 3/4 du texte sur de la musique classique), "
Il N'Y A Plus Rien" et "
Et...Basta!" (morceau long de 3/4 d'heures, entièrement scandé sur piano et guitare et véritable pamphlet sur la condition humaine !) n'en font pourtant pas le père du rap, ni même un vague tonton !
Et puis surtout, pour se faire une idée de l'absurdité de la comparaison, il y a les albums de Gil Scott Heron, dont celui-ci, le deuxième de sa carrière, est probablement le chef d'œuvre. Ici, seul le titre d'ouverture, le vénéneux "The revolution will not be televised", s'applique à l'exercice du "Spoken word". Tous les autres morceaux sont chantés. Et quelle voix ! Car le chanteur possède une des voix les plus somptueuses de la musique afro-américaine. Une voix grave et profonde, parfois lumineuse ou au contraire caverneuse. Sa musique, qu'il compose entant que pianiste en compagnie de Brian Jackson, son compère sur la quasi-totalité de sa carrière, est un mélange de funk, de blues et de jazz, particulièrement riche et bourrée de personnalité. Etant donné qu'elle est extrêmement mélodique et lyrique au possible (écoutez LA chanson "Pieces of a man", aucun être humain normalement constitué ne devrait y résister !), je suis exaspéré à l'idée même qu'on puisse la réduire à la seule pensée du rap, musique d'une pauvreté et d'une vulgarité infinie, à l'opposée de celle de Gil Scott Heron !
"Pieces Of A Man" demeure aujourd'hui une des pièces maitresses de ma discothèque et un album dont je ne suis jamais parvenu à me lasser. Je considère l'artiste lui-même comme une de mes idoles et son œuvre occupe une place importante dans mon existence, au même titre que celles de Marvin Gaye et Donny Hattaway dans une influence relativement proche.
En 1972, l'année suivant la sortie de "Pieces Of A Man", Heron sortira l'album "
Free Will", à moitié composé de titres en forme de "spoken word" (la face b originelle de l'album, en vérité des chutes de sessions antérieures), avant de s'adonner exclusivement à son œuvre chantée sur les douze albums suivants, parmi les plus belles qui soient. Non, il n'y a définitivement aucun rapport humainement acceptable entre Gil Scott Heron et le rap !
Après une vie douce-amère à noyer son chagrin dans l'alcool et la drogue pour cause d'extra-lucidité sur la condition humaine, l'artiste s'est éteint en mai 2011 et a rejoint le panthéon des poètes écorchés par la vie. Rest in pieces...
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8 internautes sur 10 ont trouvé ce commentaire utile
5.0 étoiles sur 5
référence de la soul des années 70', 6 mai 2006
En jouant d'influences noires très diverses (jazz bop, soul, racines africaines), GSH nous sert une série de poésies magnifiquement chantées(piece of a man), avec de superbes arrangements ; et des pamphlets serrés, sans concessions, constats amers mais pas fatalistes : GSH en alerte, lucide et cultivé ; c'est un révolutionnaire, donc il appelle a ne pas se résigner.
A part ça, la musique est superbe, soul, chaleureuse, avec de très bons musiciens (présence de Ron Carter à la basse). Le phrasé percutant a inspiré plus d'un adepte du rap et du slam.
Album excellent, et même historique je pense.
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