Abdel Rhaman El Bacha, pianiste né à Beyrouth le 23 octobre 1958, a plusieurs cordes à son arc. Bien connu pour ses interprétations de Chopin, dont il a enregistré l'intégrale des œuvres pour piano seul, il affectionne également aussi bien Mozart que Beethoven ou les compositeurs russes. Après l'avoir prouvé, notamment, en gravant les cinq concertos de Prokofiev en 2007, il le démontre encore dans un nouvel album, paru chez Mirare et consacré à des œuvres pour piano seul de ce même Prokofiev.
Les compositions ici retenues sont les opus 11, 12, 14, 17 et 22, autant dire des œuvres regroupées dans le temps, puisqu'elles datent de 1912 à 1917. Parmi ces partitions deux sont très connues. Ce sont les Visions fugitives (op. 22) et la sonate n° 2 (op. 14). Mais on y découvre également quelques compositions un peu moins célèbres, me semble-t-il, la Toccata (op. 11), ainsi que deux autres suites, les Dix pièces pour piano (op. 12) et les Sarcasmes.
On retrouve ici tout ce que l'on aime chez Prokofiev, tant son invention mélodique, que ses audaces rythmiques, à commencer par la Toccata dont le livret souligne le caractère « motorique », ce qui veut sans doute signifier que, par son rythme effréné et sa quasi atonalité, par la martèlement quasi ininterrompu d'accords, elle fait penser à une sorte de machinerie infernale, qui n'est pas sans rappeler certaines œuvres du même genre qui furent dans l'air du temps quelques années plus tard. Je pense à la fameuse Symphonie n° 2, elle-même inspirée par le non moins fameux Pacific 231 d'Arthur Honegger. La sonate n° 2 révèle la même sonorité percutante et, en prime, une richesse mélodique qui atteignent leur sommet dans le Vivace final.
Les dix pièces pour piano sont sans doute d'une facture un peu plus classique, en tout cas que la toccata. Aux caractères déjà soulignés (écouter l'introduction bien rythmée de la Marche ou de l'Allemande ; les merveilles mélodiques de cette même Allemande ou de la Légende), elles ajoutent un certain lyrisme (Légende) et une certaine dose d'humour (Scherzo humoristique). Humour que l'on rencontre avec encore plus d'évidence dans les Sarcasmes.
Avec les visions fugitives c'est dans un univers bien différent que l'on entre, faits d'une vingtaine de courtes pièces très variées, qui arborent une certaine sobriété et qui alternent entre « férocité » (Vision fugitive n° 14) ou violence (n° 19) et légèreté (n° 9) ou lyrisme (n° 16).
Abdel Rhaman El Bacha s'adapte avec aisance à cette variété d'ambiance en y apportant toute sa finesse et son élégance qu'il met au service de la musicalité plutôt qu'à celui de la démonstration de force virtuose. Le Vivace de la sonate est exemplaire de cette touche particulière, où la mélodie est manifestement privilégiée par rapport au rythme. On peut mesurer tout ce qui le sépare par exemple de Michel Beroff qui en donne une version beaucoup plus fulgurante.
Un nouvel album consacré à l'œuvre de Prokofiev est en soi un événement, tant il semble que le compositeur russe soit très injustement (et temporairement espérons-le) un peu boudé (alors que dans le même temps les disques nouveaux consacrés à Shostakovich se font légion, ce que je ne regrette pas par ailleurs). Alors, quand il est de cette qualité, il ne faut pas hésiter à l'écouter et le savourer.