Une histoire a priori ancienne et socialement glauque de mari trompé par le fils de la gouvernante, qui est en fait son demi-frère mais il ne le sait pas. Le tout fini dans le feu d'un accident de voiture. Le père étant un chirurgien plastique et un chercheur dans ce domaine, il sauve son épouse qui se suicide le jour où elle découvre un reflet de son visage défiguré. La fille assiste à ce suicide et va tenter elle-même d'en faire autant. Elle est internée pour ne sortir qu'adolescente. Sa première sortie sociale est donc fondamentale pour sa réadaptation mais sera dramatique : elle est violée et sombre dans la plus pure dépression et cette fois elle en mourra.
Sans dévoiler davantage les détails de ce film, disons que le père cherche le violeur, le kidnappe et va lui faire subir un changement de personnalité complet, du sexe au nom et même à sa psychologie. Mais rien n'est simple dans ces domaines.
D'abord ses expérimentations transgéniques sur la peau humaine expérimentée sur ce garçon qui n'est plus un garçon mais est toujours un garçon, sont totalement, brutalement et irréversiblement condamnées par son patron en recherche et avec la menace d'une dénonciation publique dans la communauté scientifique. L'enjeu est énorme : c'est celui de produire des êtres humains artificiels capables de subir les pires souffrances et sévices sans jamais en sentir la moindre douleur : des soldats sans failles.
Mais plus encore c'est de déséquilibrer tous les réglages naturels de l'espèce et de provoquer une catastrophe génétique imprévisible car on ne peut pas savoir ce qui descendra d'un être humain transgénique. Un cataclysme génétique est alors possible qui pourrait purement et simplement supprimer l'espèce. Des décisions ont été prises pour contrôler, limiter ou interdire ces expérimentations transgéniques, mais il y a dans le monde des milliers de gens capables de les mener à bien et des milliers d'institutions prêtes à faire de l'argent sur ces possibilités, options ou je ne sais quoi.
Le pire danger qui est à peine ébauché dans le film est la différentiation financière entre ceux qui pourront se payer une descendance sur mesure et supérieure et les autres, et on pourrait voir l'émergence d'une super-aristocratie génétique, sans compter les robots humains qui seraient aussi produits par cette aristocratie pour défendre sa supériorité. On a là un vrai cauchemar qui mènerait à des guerres d'extermination et de nettoyage génétique qui auraient peu à voir avec l'eugénisme de grand papa et d'Hitler.
Par contre le film essaie de démontrer que ce rêve est sans lendemain car on peut manipuler génétiquement, sexuellement, physiquement, chirurgicalement un être humain, mais au plus profond de l'être ayant atteint un certain développement (et cela est un fait incontournable à un âge beaucoup plus bas qu'on ne saurait croire) l'individu a construit au plus profond de lui-même une identité riche et multiple et qui est capable de se développer mais que l'on ne peut en rien forcer. Cet être profond qui n'est qu'un construit, qui peut changer dans des circonstances normales de façon constante par enrichissement et assimilation de nouveaux éléments, a une résilience incroyable et peut servir de refuge à l'être extérieur quand celui-ci est menacé, son esprit, sa conscience se réfugie dans cet antre profond et est capable de survivre aux pires exactions, sauf à la mort. Un détenu à Auschwitz gardait sa liberté intérieure de façon totale, même si on lui interdisait de prier son Dieu ou de visionner la liberté dans son esprit. Le film attache cela au yoga, et j'ajouterai que ce yoga trouve sa force dans une réalité humaine encore plus vaste qui a produit le Bouddhisme et Jésus Christ : être capable d'aller au martyre s'il le faut comme un acte de liberté. Personne ne peut tuer cela en l'homme.
Et c'est cet être profond qui contient la résilience que tant de psychologues et psychiatres ont constatée et identifiée. Tout changement quel qu'il soit qui n'est pas consenti avant de se produire et qui n'est pas « naturel » entraînera la résistance de l'être profond et l'homme est parfaitement capable de mentir, de dissimuler ses sentiments, et ses intentions, quand sa survie est en jeu. Le film montre cela avec une force telle que l'on peut alors se dire que le contraire n'est qu'une fable d'idéologues qui croient en la venue d'un sauveur quelconque et d'une régénérescence surnaturelle, même si mécanique.
Almodovar répond donc à Kurzweil avec cette simple idée : quoi qu'il arrive l'homme restera toujours capable de dire non et de préparer son retour, sa vengeance, sa victoire finale qui ne sera bien sûr pas finale, mais un début vers une vraie renaissance, la renaissance de l'esprit, de l'âme, du c½ur, de l'intelligence humaine qu'aucune machine ne possèdera jamais : la capacité de mentir ou de souffrir au nom d'une vérité supérieure qui n'est vraie que pour celui qui la détient, et la capacité d'utiliser le langage pour atteindre ses buts en manipulant les autres à l'envie.
Aucune machine ne sera capable d'entretenir une discussion fondée sur l'absurde car il faudrait alors que la machine soit capable de dire l'inverse de tout principe établi, y compris le contraire de ce contraire qui ne serait pas le retour au principe initial : le bâton tordu de Lénine : seul l'homme avec son esprit peut tordre une vérité dans un sens puis immédiatement après dans le sens inverse sans revenir au point de départ car l'esprit humain a au moins six sens et six dimensions, la cinquième étant l'absurde et la sixième l'absurdisation de l'absurde. Un humanisme immortel en quelque sorte où l'absurde prend une logique qui peut être niée dans un méta-absurde inimaginable sauf par un esprit humain, probablement fou, comme Homo Sapiens décidant d'arpenter la terre et de la conquérir.
Dr Jacques COULARDEAU