1973. Alors qu'il vient de rock'n'roll suicider son personnage haut en couleur de Ziggy Stardust au cours d'un concert mémorable au Royal Albert Hall, David Bowie décide d'en finir aussi avec son groupe (les fameux Spiders From Mars, qui l'accompagnent depuis 1971, et dont ce disque marque la dernière collaboration avec Bowie - la fin de sa période glam, aussi). Il saque Mick 'Woody' Woodmansey, batteur, et le remplace par Aynsley Dunbar. Puis, il envoie tout le petit monde (Mick Ronson - guitares - , Mike Garson - piano - , Trevor Bolder - basse) l'accompagner en France, direction les studios du Château d'Hérouville, dans l'Oise. Là, Bowie va concocter un album très particulier, Pin Ups.
Particulier, l'album l'est vraiment. Car des 12 titres qu'il contient, aucun n'est original. L'album est intégralement composé de reprises. Pas n'importe quelles reprises : Bowie, ayant loupé, pour d'obscures raisons, la période dorée du 'Swinging London' (milieu des sixties), cette période durant laquelle des groupes tels que les Yardbirds, Kinks, Who, Beatles, Rolling Stones, Them, etc, se battaient pour tenter de décrocher le plus gros hit.
Bowie, ici, ne reprend ni les Rolling Stones, ni les Beatles, évitant ainsi une direction commerciale trop évidente. Il préfère s'attarder sur les chansons qu'il estime personnellement être les meilleures. Du moins, ses préférées.
Et puis, Bowie avait repris Let's Spend The Night Together des Stones sur son album précédent, Aladdin Sane. Et en 1975, il reprendra Across The Universe des Beatles. Alors...
Pin Ups est un album très décrié, et ce, depuis sa sortie, qui ne fit pas énormément de bruit (personne, ou presque, ne sembla apprécier un disque de reprises, sans prise de risque, sans matériel original, et qui plus est, de cette courte durée : 33 minutes). C'est cependant un des plus réussis de Bowie, qui est ici à son essentiel : le chant, rien que le chant.
Passons en revue les différents groupes ('dont certains sont toujours parmi nous', ainsi l'annoncait Bowie sur la pochette du disque) à qui Bowie rend hommage. Il y à les Who, qui sont plutôt bien servis avec deux reprises (qui ne plairont pas du tout à Pete Townshend, guitariste du groupe), I Can't Explain et Anyway, Anyhow, Anywhere ; les Pretty Things aussi ont droit à deux reprises, Don't Bring Me Down et Rosalyn (qui ouvre le disque) ; Pink Floyd (le Pink Floyd de Syd Barrett, précisé sur la pochette par Bowie) avec See Emily Play ; Les Kinks avec Where Have All The Good Times Gone ; les Merseys avec Sorrow, chanson admirable qui figure parmi les meilleures de Bowie, et qui sortit en single avec une version anglaise du Amsterdam de Brel en face B, absente ici pour cause de nationalité ; Them (Here Comes The Night) ; Mojos (Everything's Alright) ; Easybeats (Friday On My Mind) ; et enfin, les Yardbirds, avec deux reprises, Shapes Of Things et I Wish You Would.
Pour ma part, j'adore See Emily Play, Rosalyn et Sorrow, trois reprises absolument admirables et qui n'ont rien à envier aux version initiales.
Je peux comprendre que ce disque soit si mal perçu par les fans de Bowie. On ne retrouve ici, il faut bien le reconnaître, aucun classique du style Life On Mars ? ou Quicksand. Mais ce qui fait la force, l'originalité de Pin Ups (dont la pochette, culte, représente Bowie avec le mannequin Twiggy, vedette de l'époque), c'est bel et bien son concept mal apprécié à l'époque (et pourtant maintes fois copié de nos jours, que ce soit par Joe Cocker ou George Michael, pour ne citer qu'eux) : faire du neuf avec du vieux. Oser ressortir les vieilleries, les réinterpréter pour les mettre au goût du jour (ambiance glam au programme), et, dans un sens, créer une sorte de compilation rétro sur le 'Swinging London'. Une sorte de compilation 'Nuggets' faite de toutes pièces par un chanteur génial et inventif, mais ayant décidé de se reposer un peu les méninges pour mieux faire parler le vrai rock, celui qui n'avait déjà pas besoin de lui pour marcher (ces chansons ont été des hits, il n'a pas aidé à les populariser en les reprenant, elles étaient déjà populaires).
Avec ce disque, comme le journaliste Philippe Manoeuvre l'a signalé, Bowie venait de placer le monde du rock dans un piège dont il ne parviendrait que difficilement à sortir : le nombrilisme, la vanité. Oser reprendre du vieux, quelle infâmie en ces temps de perpétuelle quête de l'originalité ! Bowie ne s'attendait pas à un succès, mais il s'attendait bien à une réaction. Et ce disque a été sa manière de le proclamer à la face du monde : non, rock'n'roll will never die.
Il dort seulement.