Il est difficile de décrire parfois, à travers certaines expériences, les sensations qui naissent au plus loin de notre intérieur. Harold Budd, pianiste hors catégorie qui a d'ailleurs fait ses armes sur ce disque distille des mélodies simples et évocatrices au profit de Brian Eno, metteur en son brillant, qui est alors dans une période où il tient à mettre en pratique la théorie qu'il se faisait d'une musique qui tiendrait sur deux champs d'écoute, à la fois passive et active, ni sombre ni luxuriante, hésitant entre le jour et nuit; un entre-deux partagé silence et manifestation.
Accouche ainsi en 1980 un disque bien dur à classifier et plutôt inédit en terme de sonorités. Un piano, quelques bruitages noyés dans une panoplie d'effets et nous voilà plongés dans un monde crépusculaire en formation. Il règne en effet une sensation de création du monde, quelque chose en voie d'accomplissement. On ne saurait trop quoi dire sans éviter tous les superlatifs relatifs à la beauté qui émane de ce disque. Les notes, rares et savamment pesées et orchestrées, semblent voltiger en nuées dans une harmonie discrète et sublime. The plateaux of mirrors est un bel exemple d'utilisation des silences très présents dans ces morceaux. Ici, on les imagine volontiers sous formes d'espaces dans des mondes soudainement crées par ces mélodies à peine murmurées.
Quiétude. Commencement. Crépuscule, voilà pour moi le champ lexical maître de cet univers. Jamais une musique n'avait si bien révélé notre intériorité, "cet espace intérieur reculé que nul télescope ne peut atteindre"disait Edgar Varèse.
Eno continuera ainsi tout au long des années 80 sur cette lancée avec The Pearl, Appolo, Voices (en collaboration avec son frère), On land, The shutov assembly. Autant de piliers d'une nouvelle musique qui a ouvert de vastes paysages encore vierges d'explorations.