Sorti en 1982, Play Blessures est sans aucun doute, avec Fantaisie Militaire (1998), le sommet absolu d'Alain Bashung. C'est un disque qui faisait suite au très grand succès de 1981, Pizza (avec Vertige De L'Amour) et à Gaby Oh Gaby, chanson de la même année, mais ne figurant pas sur Pizza. Depuis son premier album (Roman-Photos, en 1977, très pourri et renié par Bashung lui-même), Bashung collabore avec le parolier multilingue Boris Bergman, qui lui signe ses paroles. Mais en 1982, Boris Bergman se retrouve en pointillés, collaboration momentanément interrompue. Bergman ne signe qu'un seul titre (avec Bashung pour la musique : Bashung signe la musique de tout l'album) sur Play Blessures : Jünge Manner, chanson courte aux paroles en allemand (j'avais bien dit que Bergman était multilingue !), et assez tribale et barge. Ce titre et l'instrumental très court (1 minute) Prise Femelle intégralement signé Bashung sont les deux seuls titres de Play Blessures à ne pas être signés du tandem...Bashung/Gainsbourg.
Car oui, pour Play Blessures, Bashung a demandé à Serge Gainsbourg de lui signer les textes. A l'époque, Bashung veut changer d'univers, et Gainsbourg, avec ses deux albums de reggae, est redevenu une sorte de star (rappelons que les albums de Gainsbourg de la période 1971-1977 ne se sont pas bien vendus). Play Blessures marque un tournant pour Alain Bashung. Les 34 minutes et quelques secondes sont totalement innovantes et inédites pour l'époque. Avec le batteur Philippe Draï, le guitariste Ollie Guindon (Bashung aussi tient une guitare), le bassiste François Delage et le claviériste Manfred Kovacic, Bashung offre, sur cet album, des sonorités plus proches de la new-wave et du dub que de la variété française et, même, du rock français. J'ai dit 'new-wave', mais c'est 'cold-wave' qui conviendrait mieux. Non pas que ça sonne comme du Joy Division. Mais, parfois, comme du Bowie période Low/"Heroes". Par la suite (en 1986), Bashung fera plonger sa musique dans la new-wave, avec Passé Le Rio Grande..., mais l'effet sera insupportable, kitsch. Ici, c'est glauque, sombre, noir, et purement magnifique.
Play Blessures, bide à sa sortie et assassiné par les critiques de l'époque (qui ne comprennent pas ce revirement noir et ces ambiances dub), était un album trop en avance sur son temps. Il est depuis devenu culte et a été réhabilité en totalité. Impossible d'écouter Bashung sans passer, tôt ou tard, par lui. Une pochette un peu kitsch (Bashung en joueur de tam-tam entouré de flammes ; l'album devait s'appeler Apocalypso, la pochette allait dans ce sens, mais le titre a été modifié ; le titre Play Blessures est dans les paroles de Lavabo, au passage). Et des chansons purement grandioses. Il y à les classiques : C'Est Comment Qu'On Freine, Lavabo (ma préférée), J'Croise Aux Hébrides (autre préférée !)... Il y à aussi ces dubs barrés comme Scènes De Manager, Prise Femelle ou le terrible J'Envisage. Martine Boude, enivrante. Jünge Manner, bizarre (la chanson que j'aime le moins ici). Trompé D'Erection, qui était la face B de C'Est Comment Qu'On Freine et qui achève l'album. Volontaire... Et il y à, depuis 1992, trois titres supplémentaires, Strip Now, Bistouri Scalpel (tous deux signés Bergman/Bashung) et le long instrumental Procession, 15 minutes inspirées par C'Est Comment Qu'On Freine. Trois titres qui ont été utilisés comme bande-son du téléfilm Le Cimetière Des Voitures, tourné en 1983 par Fernando Arrabal, et dans lequel Bashung tenait le rôle principal. Procession, surtout, est immense.
Play Blessures, avec ses textes sombres et déjantés, ses mélodies barrées remplies de fausses pistes, la voix déglinguée et sournoise de Bashung, est un OVNI et un triomphe. Critiqué à sa sortie (sauf par le journal Libération), il fait aujourd'hui l'unanimité, tous s'accordent à voir en lui un des jalons de la musique francophone (et Télérama depuis 1993, et on connaît la réputation de réac coincé de ce magazine). Bref, vous l'aurez compris, pas possible de ne pas, un jour ou l'autre, passer par cet album court mais insurpassable.