Revue de presse
C'est dans une forêt en flammes que le corps de Montblanc Norland, robot très célèbre ayant participé à la dernière guerre au Proche-Orient, est retrouvé totalement désassemblé. Alors que sa mort affecte le monde entier, l'inspecteur-robot Gesicht enquête sur l'assassinat d'un militant défenseur de la cause robotique. Alors qu'aucune trace humaine n'est visible sur les lieux du crime, Gesicht met rapidement en évidence un point commun entre les deux victimes : des cornes ont été plantées sur leurs têtes. C'est ainsi qu'une longue affaire de meurtres en série débute, où les sept robots les plus forts du monde seront tour à tour visés. Et Gesicht est l'un d'entre eux...
Le 7 avril 2003 est le jour officiel de la naissance fictive d'Astro, le personnage le plus célèbre d'Osamu Tezuka. A cette occasion, Naoki Urasawa, mangaka mondialement reconnu pour Monster et 20th Century Boys, présenta un projet d'adaptation d'une des histoires les plus populaires dans l'univers d'Astro boy : "Le robot le plus fort du monde", qui a marqué sa jeunesse (histoire que l'on peut d'ailleurs découvrir en France dans le volume 5 de l'anthologie Astro Boy, disponible chez Kana). Ainsi naquit le projet Pluto. Cependant, les deux maîtres n'ont pas du tout le même style : si les récits de Tezuka sont dynamiques et portés par une certaine naïveté (même si l'auteur sait aborder des sujets graves), Urasawa n'a jamais excellé dans les séquences d'actions, préférant développer des psychologies complexes et des histoires à tiroir. Pluto ne sera-t-il au final qu'un mauvais remake commercial ? Connaissant le talent de l'auteur, on pouvait espérer que non.
Si le récit original est centré sur les combats entre les différentes machines, Urasawa reprend la trame en allant vers ce qu'il maitrise le mieux : le polar noir. Ainsi, l'élimination consécutive des robots devient une histoire de crimes en série, auxquels s'adjoignent des meurtres d'humains. On en vient alors à s'interroger rapidement sur l'identité du meurtrier, dans ce monde régi selon les lois de la robotique d'Asimov. Les villes futuristes gardent une grandiloquence à base de voitures volantes et de structures gigantesque, propre à la vision que l'on pouvait avoir des années 2000 à l'ère de Tezuka, mais tout y est plus gris, morose, dépourvu de vie. Urasawa reprend avec habileté les codes et les personnages de l'auteur pour en faire son univers propre. Une fois bien installé, on retrouve tout ce qui fait le charme de ces récits : une intrigue qui se dévoile très lentement, morceaux par morceaux, des détours qui ne sont jamais inutiles et des personnages aux multiples facettes.
Le point fort du récit réside justement dans ces personnages. Toute la psychologie habituelle ressort grandie par l'incursion de robots. Loin des simples machines obéissantes, leurs personnalités sont très recherchées et l'auteur prend même un malin plaisir à ne jamais dévoiler directement qui est humain et qui est artificiel. Les robots cherchent à se rapprocher le plus possible de leurs créateurs, en ayant une vie de famille, en prenant des vacances, ou en reproduisant des gestes qui ne leurs sont pas nécessaire comme manger ou boire. La frontière entre les deux genres n'a jamais été aussi mince. On arrive à leur imaginer des réflexions, des émotions, même quand le faciès de métal que conservent certains d'entre eux restent imperturbables.
Les habitués du mangaka ne seront pas dépaysés par la qualité graphique dont il fait preuve, même si ici le ton est aux décors futuristes dantesques (plus poussés encore que dans 20th Century Boys). Comme à l'accoutumée, les personnages ont leur identité propre et sont reconnaissables au premier coup d'oeil, humains comme robots. Seul défaut récurrent chez l'auteur, les scènes d'actions manquent de lisibilité et de dynamisme. Mais ces passages sont le plus souvent éludés par l'apparition d'une tornade, bien pratique pour camoufler les combats... et pour maintenir le suspens autour de l'identité du monstre qui donne son nom à l'oeuvre !
Pluto aura mis cinq années et demi pour parvenir enfin à son public français impatient, qui l'espérait sans doute plus tôt (promis, c'est la dernière fois !). Cependant, on peut supposer que l'éditeur Kana ne mettra pas le même temps qu'au Japon pour nous fournir les 8 tomes de cette fabuleuse histoire, les deux premiers sortant simultanément. L'édition est remarquable en tous points et fait honneur à l'évènement. Outre une sur-couverture à texture rugueuse comme sur la plupart de ses derniers seinens, la sous-couverture présente des cases colorisées du volume. Les pages couleurs en début de tomes sont respectées, et pour le reste la qualité est également au rendez-vous, pour le papier comme pour l'encrage.
Ce nouveau manga tant attendu signe la rencontre entre deux grands noms, et constitue sans aucun doute l'une des meilleures séries en ce début d'année 2010. Entre thriller noir et récit d'anticipation, la série offre de nombreux niveaux de lectures, et le talent d'Urasawa rend comme toujours une immersion instantanée dans son univers.
Tianjun
(Critique de www.manga-news.com )
Biographie de l'auteur
Fondateur du manga moderne, Osamu Tezuka révolutionne la bande dessinée après la Seconde Guerre mondiale, en inventant une grammaire graphique qui offre au manga des possibilités narratives aux confluents de la littérature et du cinéma. En 1946, New Treasure Island (Shin Takarajima, la Nouvelle Île au Trésor), d’après Stevenson, est le premier jalon d’une œuvre immense, sans équivalent dans la bande dessinée internationale. « Tout le manga depuis la Seconde Guerre mondiale s’est élaboré à l’intérieur des formes créées par Tezuka Osamu. » écrit le critique japonais Nobuhiko Saito.
Médecin de formation, Tezuka s’illustrera dans tous les genres narratifs, du conte pour enfants (Unico, Beeko-Chan) au drame historique et psychologique (Adolf, Ayako) repoussant toujours plus loin les limites de son art. Conteur sans égal, il invente le premier shôjô manga (récit pour jeunes filles) avec Princess Knight (Princesse Saphir) en 1953, le drame médical avec Black Jack (1973). Et passe avec allégresse et évidence du polar le plus noir (MW) à la tragédie (Shumari), du western (Angel Gunfighter) à la science-fiction (Wonder 3, Metropolis), de l’adaptation très personnelle d’une œuvre célèbre (Manon Lescaut, Faust, King Kong) au fantastique (Vampire, The Three-Eyed One), de l’érotisme (Pornographic Pictures ou ses longs-métrages 1.001 Nights et Cleopatra) aux robots géants (Ambassador Magma), de la biographie (Bouddha, Hidamari no Ki, Ludwig B) aux super-héros (Big X), du récit de samouraï (I’m Sarutobi, Dororo) à l’autobiographie (Makoto to Chiiko)… Quant au manga qui lui tenait le plus à cœur, c’est une fresque monumentale, mythologique et métaphysique, aux dimensions cosmiques, qui englobe tous les genres narratifs sans se réduire à aucun : Phénix.
Astro Boy ou le Roi Léo (plagié par Disney en 1995 avec le Roi Lion) ont rendu Tezuka célèbre dans le monde entier. Leur créateur insufflait tellement d’âme à ses personnages que ceux-ci semblent souvent animés d’une vie propre. Tezuka rappelait à ce sujet que le verbe « animer », du latin « animare » signifie bel et bien « donner une âme ». Une formule magique qui s’appliquait aussi à ses personnages de papier.
Son œuvre est également sans équivalent sur le plan quantitatif : plus de 400 volumes pour 150.000 pages dessinées. Par ailleurs, sa contribution à l’évolution de l’industrie du cinéma d’animation japonais est historique et essentielle : en 1963, avec l’adaptation de son manga Astro Boy en série télévisée, Tezuka invente l’animation limitée et tous les procédés qui permettront de réaliser un épisode hebdomadaire de vingt-six minutes pour un côut extraordinairement bas. Disney lui-même se passionne pour le personnage d’Astro Boy et reconnaît le génie de Tezuka. Ces innovations remarquables vont néanmoins entraîner des conséquences inattendues et parfois perverses : elles vont notamment figer les standards des coûts de production pour plusieurs décennies, et ce au détriment des créateurs, et parfois de Tezuka lui-même.
Parallèlement à ses nombreuses séries pour la télévision, Tezuka réalise pour le cinéma toute une série d’œuvres très personnelles et audacieuses, parfois expérimentales, dont les plus célèbres sont sans doute les courts-métrages Jumping (1984) et Broken Down Film (1985), maintes fois primés ; son adaptation des Tableaux d’une Exposition (1966) de Moussorgski, ou encore le fabuleux long-métrage, resté inachevé, Legend of the Forest (1987), vibrant hommage aux pionniers du cinéma d’animation, aux possibilités offertes par ce média et à sa fantastique puissance d’évocation. Ces dernières années, de nouvelles et brillantes adaptations viennent encore enrichir le regard que nous pouvons porter sur l’œuvre de Tezuka : c’est le cas des OAV et du long-métrage consacrés au personnage de Black Jack par Osamu Dezaki et Akio Sugino, ou encore du film de Rin Tarô, Métropolis (2001) qui adapte un des premiers récits du père fondateur.
Auteur de génie, l’œuvre de Tezuka apparaît comme une longue réflexion sur la condition humaine, spirituelle et généreuse, non-dualiste et toujours ouverte. Cette dimension exceptionnelle de son travail est particulièrement sensible dans les œuvres de la maturité, à partir des années soixante, notamment lorsque Tezuka fonde la revue COM, véritable laboratoire d’imagination créatrice et destiné à un public adulte. Surgissent alors Vampire (1966-69), Dororo (1967-69), Swallow the Earth (1968-69), Under the Air (1968-70) ou Human Metamorphosis (1970-71) ; puis Bouddha, Blackjack (1973-83), Shumari (1974-76), Nanairo Inko (1981-82), Adolf (1983-85), Midnight (1986-87) et bien sûr Phénix (1967-88), pour ne citer qu’eux. Tous comptent parmi ses chefs-d’œuvre.
Quand Osamu Tezuka disparaît en 1989, le Japon lui célèbre des funérailles nationales, comparables à celles de Hugo en France, un siècle plus tôt. Il est au Japon l’auteur le plus populaire, le plus lu et apprécié du vingtième siècle.
Rodolphe Massé