| |||||||||||||||
Ce matin, j'ai couru comme presque chaque matin. À mon réveil, des gens se massaient sous l'abri, je les ai regardés, ils se pressaient sous le toit prune et les RER grinçaient plus qu'à l'accoutumée je crois. J'ai quitté l'appartement après la pluie et les trottoirs luisaient, le béton des quais était plus sombre. J'ai marché vers le parc, sur le pont du 11-Novembre on voyait le ciel anthracite et en bas la Seine grasse et boueuse. Plus loin le long du fleuve, cette autre ville où j'avais vécu un temps, où nous avions emménagé mon père mon frère ma sur et moi, j'avais dix-sept ans à peine et maman était morte. Il y avait un jardin potager, une plaque de ciment blanc où l'on garait la voiture, mon père avait fixé au mur de la maison l'anneau rouge d'un panier de basket. Aujourd'hui le pavillon est désert, la pancarte à vendre pend sur le grillage rouillé, le jardin est envahi par les herbes hautes, les coquelicots, les orties. Mon père naurait pas supporté de voir ça dans cet état.
Mes foulées étaient lourdes et j'avais mal au cur. La veille j'avais beaucoup bu, vraiment beaucoup. L'enterrement du jour, c'était un gamin et c'était insupportable et j'ai mordu mes joues à m'en faire mal. Je ne pouvais m'empêcher de fixer sa petite sur, elle était si pâle, on aurait dit qu'elle allait disparaître, s'effacer ou s'évanouir, elle enfonçait ses mains dans ses poches, les grandes poches de son manteau d'hiver et j'ai vu qu'elle tremblait, emmitouflée dans son manteau d'hiver, un manteau noir alors qu'il faisait vingt degrés. Ses cheveux blonds encadraient son visage, son regard dur et fixe et absent, elle avait cette manière de se balancer d'un pied sur l'autre, les dents serrées, les mâchoires contractées. Elle devait avoir une dizaine d'années. À un moment j'ai cru qu'elle allait hurler mais non, elle a ouvert la bouche, juste ça, cet air d'effroi et son visage livide et presque vert. Elle est restée immobile, ses parents ne la voyaient pas, ses parents ils étaient incapables de voir quoi que ce soit, ils tenaient tout juste debout, vraiment à peine.
Les collègues, eux, y allaient de leurs blagues habituelles, parlaient du match de la veille, semblaient ne porter aucune attention à ce qui se tramait là, non, pas plus d'attention qu'à un téléfilm. La boîte était incroyablement légère et j'ai poussé trop fort, habitué au poids des cercueils d'adultes. Les autres m'ont regardé hilares. Jacques a vu que je tirais la gueule, il a dit c'est rien petit, c'est le métier qui rentre.
Jai longé létang, la surface de leau était couverte dun ruban de brume, des canards gueulaient, jai essayé de décontracter mes épaules et mes bras. Il ne fallait pas que je pense à ces conneries, surtout pas, la gamine, son regard vide et absent et si triste et comment elle fixait le cercueil. À un moment je me suis approché, jai tendu ma rose, toujours on me confie ça, tendre les roses aux proches en file indienne, certains ne me regardent pas, regardent à peine la fleur, la prennent et se piquent, je me suis approché, elle était blonde et me bouleversait. Elle a tendu sa main, a pris la rose et la laissée tomber par terre. Quelques pétales se détachaient sur la poussière.
Un type a pris ma foulée et je déteste ça. Jentendais son souffle rauque, jai jeté un il en arrière, il avait des pompes neuves et salies par la boue. Jai accéléré, mes muscles étaient chauds et déliés, jétais dans le rythme, le sang affluait, je le sentais mirriguer régulièrement et en douceur. Le type a essayé de me suivre, sest porté à mon niveau quelques minutes puis sest laissé décramponner. Jai couru une bonne heure, jaurais pu ne jamais marrêter. Quand je suis rentré chez moi, il pleuvait à nouveau. Je me suis affalé dans le fauteuil indonésien, un fauteuil large dont mon chat avait lacéré les coussins de cuir orange, et jai fixé le masque africain sur le mur den face. Le bois sombre était fendu en amandes régulières au niveau des yeux, les pommettes incroyablement saillantes, le bas du visage prolongé de longs filaments noirs. Javais les jambes lourdes et le corps tout entier et la tête vide et qui tournait. Cétait comme un vertige léger et nauséeux, jai bu deux bières, je me suis endormi avec sous les paupières les visages confondus de ma sur et de cette petite fille qui venait de perdre son frère, qui fixait emmitouflée dans son manteau noir le cercueil bientôt recouvert de terre, bientôt disparu, bientôt tout au fond de la terre, bientôt oublié.
Je suis arrivé en retard, Chef a tout de suite vu que j'avais la gueule de bois. Je lai vanné un peu à cause de son survêtement brillant, ça ne la pas fait rire il m'a engueulé, m'a rappelé que le match était dans trois jours, c'était pas le moment de déconner. J'avais mal au ventre, cette fille elle avait dix ans pas plus, son frère était dans un cercueil et elle se balançait dun pied sur lautre et je me disais que quelque chose en elle était détruit que jamais rien ne réparerait. Chef m'a dit de passer vingt minutes aux sacs, je naimais pas ça et il le savait.br> Jai traversé la salle, deux gamins sagitaient sur le ring, les gants rouges leur faisaient des boules énormes au bout de leurs bras, ils avaient le torse creusé et mat, leurs visages étaient cachés par les masques de protection dont le cuir usé laissait apparaître la mousse. Ils navaient pas de jambes, se contentaient denvoyer des crochets et ça finissait toujours au corps à corps à se marteler le foie et à sétreindre bizarrement.
Jai bandé mes mains, enfilé mes gants. Je me suis dirigé vers les sacs, un type frappait déjà, il y allait à mains nues, il disait quil préférait comme ça, quil sentait mieux, que sinon les choses étaient faussées, amorties. Chaque frappe rendait mes poings et mes bras plus douloureux, limpact semblait se répercuter à linfini, ébranlait la moindre parcelle de mon corps, me secouait jusquà menacer mes os de rompre. Jétais lent, je ne sentais rien et cétait presque douloureux, comme de serrer les dents sur du vide. Chef sest pointé et ma dit qu'aujourd'hui ce n'était pas la peine de monter, que j'étais bon à rien, que, vu mon état, un gamin de dix ans me foutrait une branlée. Je lui ai dit d'aller se faire voir et je me suis barré dans les vestiaires. Ça puait la sueur, un type se douchait en passant très lentement un savon ovale sur sa poitrine puis sur son ventre. J'ai vomi aux toilettes, je savais quaprès ça irait mieux, que je serais débarrassé de cette chose molle et de ce voile qui mempêchaient de sentir le sac, mes mains, lair et le mouvement. Jy suis retourné.
J'avais toujours les jambes liquides et mon estomac brûlait mais j'ai fini par trouver un peu de vitesse. Les enchaînements sont devenus secs, nerveux, précis, comme j'aime. Chef me regardait en coin, au bout dun moment il m'a demandé d'approcher. J'ai traversé la salle, les projecteurs rectangulaires grillaient des insectes en émettant de grésillements. Il m'a dit bon on va travailler un peu ta garde. Il m'a flanqué une boule de nerfs qui bougeait dans tous les sens. Chef m'a dit voilà la règle du jeu : tu défends et t'esquives, point barre.
Le gamin devait avoir seize ans, pas plus. Il sappelait Karim. Je le connaissais de vue, Chef le tenait pour un des plus sûrs espoirs du club. Il sest mis à me tourner autour et à décocher des petites droites, il avançait et je pouvais rien faire contre ça, je devais rester concentré et anticiper ses coups, ses poings heurtaient mes gants et parfois mes avant-bras. Jai tenu un round sans quil parvienne à me toucher. Chef ma dit que je me débrouillais pas mal pour une épave.
--Ce texte fait référence à l'édition
Broché
.
Antoine vit dans la banlieue d'une grande ville. Il travaille dans les pompes funèbres, vit de ses souvenirs d'enfance, et le soir fait de la boxe. Il attend un jour d'être un gagnant. Mais il multiplie les échecs et les coups, tout lui échappe et le pousse à une fuite en avant... La vie n'est pas un ring. S'il n'y prend pas garde, Antoine risque de tout perdre : son travail, ses amours. Et sa liberté.
Détails sur le produit
Souhaitez-vous compléter ou améliorer les informations sur ce produit ? Ou faire modifier les images?
|
Mots-clés associés par les clients à ce produit(De quoi s'agit-il ?)Cliquez sur un mot-clé pour trouver les produits, discussions et clients qui y sont associés.
|
|
|
|