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Olivier Adam
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Chapitre 1

Un coup de latte, un baiser

Ce matin, j'ai couru comme presque chaque matin. À mon réveil, des gens se massaient sous l'abri, je les ai regardés, ils se pressaient sous le toit prune et les RER grinçaient plus qu'à l'accoutumée je crois. J'ai quitté l'appartement après la pluie et les trottoirs luisaient, le béton des quais était plus sombre. J'ai marché vers le parc, sur le pont du 11-Novembre on voyait le ciel anthracite et en bas la Seine grasse et boueuse. Plus loin le long du fleuve, cette autre ville où j'avais vécu un temps, où nous avions emménagé mon père mon frère ma sœur et moi, j'avais dix-sept ans à peine et maman était morte. Il y avait un jardin potager, une plaque de ciment blanc où l'on garait la voiture, mon père avait fixé au mur de la maison l'anneau rouge d'un panier de basket. Aujourd'hui le pavillon est désert, la pancarte à vendre pend sur le grillage rouillé, le jardin est envahi par les herbes hautes, les coquelicots, les orties. Mon père n’aurait pas supporté de voir ça dans cet état.

Mes foulées étaient lourdes et j'avais mal au cœur. La veille j'avais beaucoup bu, vraiment beaucoup. L'enterrement du jour, c'était un gamin et c'était insupportable et j'ai mordu mes joues à m'en faire mal. Je ne pouvais m'empêcher de fixer sa petite sœur, elle était si pâle, on aurait dit qu'elle allait disparaître, s'effacer ou s'évanouir, elle enfonçait ses mains dans ses poches, les grandes poches de son manteau d'hiver et j'ai vu qu'elle tremblait, emmitouflée dans son manteau d'hiver, un manteau noir alors qu'il faisait vingt degrés. Ses cheveux blonds encadraient son visage, son regard dur et fixe et absent, elle avait cette manière de se balancer d'un pied sur l'autre, les dents serrées, les mâchoires contractées. Elle devait avoir une dizaine d'années. À un moment j'ai cru qu'elle allait hurler mais non, elle a ouvert la bouche, juste ça, cet air d'effroi et son visage livide et presque vert. Elle est restée immobile, ses parents ne la voyaient pas, ses parents ils étaient incapables de voir quoi que ce soit, ils tenaient tout juste debout, vraiment à peine.
Les collègues, eux, y allaient de leurs blagues habituelles, parlaient du match de la veille, semblaient ne porter aucune attention à ce qui se tramait là, non, pas plus d'attention qu'à un téléfilm. La boîte était incroyablement légère et j'ai poussé trop fort, habitué au poids des cercueils d'adultes. Les autres m'ont regardé hilares. Jacques a vu que je tirais la gueule, il a dit c'est rien petit, c'est le métier qui rentre.

J’ai longé l’étang, la surface de l’eau était couverte d’un ruban de brume, des canards gueulaient, j’ai essayé de décontracter mes épaules et mes bras. Il ne fallait pas que je pense à ces conneries, surtout pas, la gamine, son regard vide et absent et si triste et comment elle fixait le cercueil. À un moment je me suis approché, j’ai tendu ma rose, toujours on me confie ça, tendre les roses aux proches en file indienne, certains ne me regardent pas, regardent à peine la fleur, la prennent et se piquent, je me suis approché, elle était blonde et me bouleversait. Elle a tendu sa main, a pris la rose et l’a laissée tomber par terre. Quelques pétales se détachaient sur la poussière.

Un type a pris ma foulée et je déteste ça. J’entendais son souffle rauque, j’ai jeté un œil en arrière, il avait des pompes neuves et salies par la boue. J’ai accéléré, mes muscles étaient chauds et déliés, j’étais dans le rythme, le sang affluait, je le sentais m’irriguer régulièrement et en douceur. Le type a essayé de me suivre, s’est porté à mon niveau quelques minutes puis s’est laissé décramponner. J’ai couru une bonne heure, j’aurais pu ne jamais m’arrêter. Quand je suis rentré chez moi, il pleuvait à nouveau. Je me suis affalé dans le fauteuil indonésien, un fauteuil large dont mon chat avait lacéré les coussins de cuir orange, et j’ai fixé le masque africain sur le mur d’en face. Le bois sombre était fendu en amandes régulières au niveau des yeux, les pommettes incroyablement saillantes, le bas du visage prolongé de longs filaments noirs. J’avais les jambes lourdes et le corps tout entier et la tête vide et qui tournait. C’était comme un vertige léger et nauséeux, j’ai bu deux bières, je me suis endormi avec sous les paupières les visages confondus de ma sœur et de cette petite fille qui venait de perdre son frère, qui fixait emmitouflée dans son manteau noir le cercueil bientôt recouvert de terre, bientôt disparu, bientôt tout au fond de la terre, bientôt oublié.

Je suis arrivé en retard, Chef a tout de suite vu que j'avais la gueule de bois. Je l’ai vanné un peu à cause de son survêtement brillant, ça ne l’a pas fait rire il m'a engueulé, m'a rappelé que le match était dans trois jours, c'était pas le moment de déconner. J'avais mal au ventre, cette fille elle avait dix ans pas plus, son frère était dans un cercueil et elle se balançait d’un pied sur l’autre et je me disais que quelque chose en elle était détruit que jamais rien ne réparerait. Chef m'a dit de passer vingt minutes aux sacs, je n’aimais pas ça et il le savait.br> J’ai traversé la salle, deux gamins s’agitaient sur le ring, les gants rouges leur faisaient des boules énormes au bout de leurs bras, ils avaient le torse creusé et mat, leurs visages étaient cachés par les masques de protection dont le cuir usé laissait apparaître la mousse. Ils n’avaient pas de jambes, se contentaient d’envoyer des crochets et ça finissait toujours au corps à corps à se marteler le foie et à s’étreindre bizarrement.

J’ai bandé mes mains, enfilé mes gants. Je me suis dirigé vers les sacs, un type frappait déjà, il y allait à mains nues, il disait qu’il préférait comme ça, qu’il sentait mieux, que sinon les choses étaient faussées, amorties. Chaque frappe rendait mes poings et mes bras plus douloureux, l’impact semblait se répercuter à l’infini, ébranlait la moindre parcelle de mon corps, me secouait jusqu’à menacer mes os de rompre. J’étais lent, je ne sentais rien et c’était presque douloureux, comme de serrer les dents sur du vide. Chef s’est pointé et m’a dit qu'aujourd'hui ce n'était pas la peine de monter, que j'étais bon à rien, que, vu mon état, un gamin de dix ans me foutrait une branlée. Je lui ai dit d'aller se faire voir et je me suis barré dans les vestiaires. Ça puait la sueur, un type se douchait en passant très lentement un savon ovale sur sa poitrine puis sur son ventre. J'ai vomi aux toilettes, je savais qu’après ça irait mieux, que je serais débarrassé de cette chose molle et de ce voile qui m’empêchaient de sentir le sac, mes mains, l’air et le mouvement. J’y suis retourné.

J'avais toujours les jambes liquides et mon estomac brûlait mais j'ai fini par trouver un peu de vitesse. Les enchaînements sont devenus secs, nerveux, précis, comme j'aime. Chef me regardait en coin, au bout d’un moment il m'a demandé d'approcher. J'ai traversé la salle, les projecteurs rectangulaires grillaient des insectes en émettant de grésillements. Il m'a dit bon on va travailler un peu ta garde. Il m'a flanqué une boule de nerfs qui bougeait dans tous les sens. Chef m'a dit voilà la règle du jeu : tu défends et t'esquives, point barre.
Le gamin devait avoir seize ans, pas plus. Il s’appelait Karim. Je le connaissais de vue, Chef le tenait pour un des plus sûrs espoirs du club. Il s’est mis à me tourner autour et à décocher des petites droites, il avançait et je pouvais rien faire contre ça, je devais rester concentré et anticiper ses coups, ses poings heurtaient mes gants et parfois mes avant-bras. J’ai tenu un round sans qu’il parvienne à me toucher. Chef m’a dit que je me débrouillais pas mal pour une épave. --Ce texte fait référence à l'édition Broché .

Présentation de l'éditeur

Antoine vit dans la banlieue d’une grande ville, près de la gare. Son regard se perd dans la grisaille qui l’entoure : un réseau de poteaux et de fils, des passagers anonymes qui se pressent sous la pluie. Sa vie ne tient pas à grand-chose : le deuil des autres comme travail (il est employé dans une entreprise de pompes funèbres), des souvenirs d’enfance (et surtout l’amour nostalgique pour sa sœur) qui donnent quelques couleurs de son existence, et la boxe pour exutoire de sa colère et de son malaise. Et être, un jour, enfin, un “gagnant”. En attendant la gloire incertaine du ring, il multiplie les échecs et les coups. Affectifs : il ne supporte pas le mariage de sa sœur, ne parvient pas à se faire accepter par la famille de Su, la jeune Chinoise dont il est amoureux. Professionnels : ses retards répétés finissent par le mener dans le bureau de son chef, qu’il menace d’un cutter. Sportifs : trop de cuites, pas assez d’entraînement lui font perdre pied, match après match. Il ne semble pas avoir la moindre prise sur son existence, tout le pousse à une fuite en avant qui va lui coûter cher : la liberté. Les personnages d’Olivier Adam ne s’interrogent pas, la trajectoire de leur vie ressemble à un assemblage chaotique de lignes brisées. L’auteur explore ici à nouveau ses thèmes de prédilection : la disparition, la fuite, les ruptures. Ses phrases simples, précises, sont parfaitement sensibles : tout y sonne juste.

Antoine vit dans la banlieue d'une grande ville. Il travaille dans les pompes funèbres, vit de ses souvenirs d'enfance, et le soir fait de la boxe. Il attend un jour d'être un gagnant. Mais il multiplie les échecs et les coups, tout lui échappe et le pousse à une fuite en avant... La vie n'est pas un ring. S'il n'y prend pas garde, Antoine risque de tout perdre : son travail, ses amours. Et sa liberté.


Détails sur le produit

  • Poche: 144 pages
  • Editeur : Seuil (18 juin 2004)
  • Collection : Points
  • Langue : Français
  • ISBN-10: 2020631202
  • ISBN-13: 978-2020631204
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5 internautes sur 5 ont trouvé ce commentaire utile 
Knock out. 23 janvier 2007
Par TB
Format:Poche
Il aurait pu tomber dans les clichés, pas esquiver. Mais Adam est un fin pugiliste des mots et pratique l'uppercut définitif. Je suis fan et attends le prochain round, fébrile.
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2 internautes sur 2 ont trouvé ce commentaire utile 
Par Hexagone TOP 500 COMMENTATEURS TESTEURS
Format:Poche|Achat authentifié par Amazon
Antoine est un boxeur, il aime les gants en cuir, il aime taper sec et rapide dans les sacs, anéantir son adversaire. Mais Antoine est un faux dur, bouffé par la mort, celle de sa mère lorsqu'il était enfant et depuis peu celle de son père.
De plus Antoine travaille comme fossoyeur et des gens dans des boîtes il en voir défiler à longueur de journée.
Un tableau bien gris que nous dresse là Olivier Adam, parfois avec parcimonie, il laisse apparaître une touche de lumière. Les amours d'Antoine, la relation avec sa soeur son véritable amour. Les mimosas sur la côte, les papillons en Ardèche. Mais Antoine a les pieds dans le sable et les mains dans la glue. Il aurait dû apprendre à la boxe qu'il ne faut jamais se réfugier dans les coins. La fuite vers un autre destin n'a pas suffit, son passé l'a rattrapé.
Encore une fois Ollivier Adam nous fait un bouquin avec une ambiance lourde, triste et sans espoir. On sait très bien dès le début que Antoine va sombrer, pas d'échappatoire.
Alors si vous êtes bien dans votre vie, que vous aimez la mélancolie, plongez dans ce livre, mais à mon avis il aura peu de chance d'être lu cet été sur les plages.
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Par Cetalir TOP 100 COMMENTATEURS
Format:Poche
Une fois de plus Olivier Adam frappe fort. Ce petit livre est encore plus dense que les précédentes livrées de l'auteur. On y retrouve les thèmes récurrents déjà omniprésents dans « Falaises » et « Passer l'Hiver » (voir notes dans les archives de ce blog) : la banlieue sordide et sans espoir, le deuil impossible des parents, le refuge dans l'alcool et l'autodestruction.

Antoine, boxeur la nuit, croque-mort le jour fuit ses démons comme il peut. Il ne connaît pas la demi-mesure et hurle son mal être dans tous ses actes.

Enterrer ses clients est une souffrance quotidienne ; il ne sait prendre ses distances, la mort du père encore trop proche, la cicatrice pas refermée. D'ailleurs, comment peut-on vivre à organiser la souffrance des autres quand la sienne propre vous noue la gorge ?

Il boit comme il souffre : à ras bord, sans s'arrêter, dès qu'il n'en peut plus, c'est à dire quasiment à longueur de journée. Où commence la fuite, où débute le refuge ? Il est déjà trop tard.

L'alcool le détruit, fout en l'air son job qui l'insupporte, exacerbe sa violence qu'il ne sait pas exprimer par des mots ni maîtriser sur le ring. Il aurait pu devenir un bon boxeur avec Chef, son manager, brave type presque aussi paumé que lui mais à qui un reste de profonde humanité va lui permettre de se sauver, juste à temps.

Antoine aurait pu aimer Su. Mais même cela lui sera refusé, sa violence mal contenue entraînant celle du clan familial à la lisière de la mafia jaune du XIIIeme arrondissement.

Antoine s'enfonce encore plus, page après page. L'amour presque incestueux pour sa saeur Claire lui avait tenu la tête hors de l'eau. Jusqu'au mariage de celle-ci, ultime trahison, accélérateur de sa déchéance.

Comme souvent avec Olivier Adam, il n'y a aucun espoir, aucune rédemption. Une lente et inexorable descente aux fin fonds de la douleur psychologique et physique. Le mot « espoir » doit être banni du vocabulaire de notre jeune auteur...

Vous en sortez KO mais, tel un boxeur professionnel, vous en redemandez et remonterez sur le ring, pour la prochaine livrée de coups.

Très fort décidément !

Retrouvez mes notes de lecture sur thierrycollet-cetalir.blogspot.com
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