...qui va humblement demander des conseils à Liszt, trouve moyen, malgré sa science précaire, d'écrire des oeuvres d'une tenue parfaite, d'un style et d'un lyrisme absolument personnels ». Ainsi Ansermet qualifiait Borodine, qui était entré à son répertoire dès avant la première Guerre mondiale quand il dirigeait l'orchestre de Montreux.
Notant aussi : « la musique russe s'est quelquefois ordonnée au rythme, elle a trouvé quelquefois dans l'élément rythme cette force d'unification du style que notre musique avait trouvé dans l'harmonie tonale. Lorsque le rythme déclenche un mouvement soutenu et obstiné, il finit par s'assujettir tous les autres éléments de la musique. Mais la soumission au rythme, c'est la domination de l'élément moteur, l'abandon à nos nerfs ».
Pour la Symphonie n°2, l'interprétation de l'Allegro semble résister à la sauvage obstination que doivent saccader les cordes en blocs compacts. Ce faisant, le maestro helvète désamorce l'impact des agrégats, civilise leur brutalité et aplanit les angles.
On peut aussi estimer que sa baguette échoue à susciter la tension du prestissimo, mais s'avère ensuite plus convaincante quand elle laisse frémir le lyrisme de l'Andante animé par les subtiles textures de l'orchestre suisse (le hautboïste si tendrement expressif...)
D'une légèreté toute chorégraphique, agrémentée de doux parfums orientalistes, la lecture du Finale échappe au pompeux tumulte.
Le caractère épique de l'oeuvre tend à s'estomper derrière une finesse narrative et une palette de couleurs qui en amoindrissent l'effet tout en raffinant sa parure.
Même bilan pour la Symphonie n°3.
"Dans les Steppes de l'Asie centrale" avait déjà été gravé à Paris avec l'Orchestre de la Société des Concerts du Conservatoire (1953). La version stéréophonique de février 1961 rayonne ici par son ampleur et sa suave séduction sonore, illustrant généreusement, en ces espaces désertiques, la lancinante mélopée cadencée par la caravane des chameaux.
L'Ouverture du "Prince Igor" est magnifiquement ouvragée : un chatoyant bijou, véritable trésor que réédite cet album.
Quand mourut Bernhard Stavenhagen le 25 décembre 1914, la Société des concerts d'abonnement de Genève appela Ansermet à la rescousse. Au programme du 23 janvier suivant figurèrent les "Danses polovtsiennes" : « c'est précis, bien rythmé... et à côté de cette clarté, le chef se dépense sans compter, entraînant ses musiciens par sa chaleur communicative, l'énergie, la verve de sa direction » écrivit la presse locale au lendemain. On en dirait autant de cet enregistrement de novembre 1960 !