Une beauté rare que cet opéra, baroque jusqu'au bout des doigts. Il n'hésite ni devant une princesse chinoise (ça me rappelle les chinoiseries d'une Fairy Queen), ou des guerriers écossais (je me souviens là des Britons du Roi Arthur). Même le Tigre et l'Euphrate sont au rendez-vous. On a le droit de se demander ce que la Mésopotamie ou je ne sais qu'elle Assyrie sumérienne fait dans cette galère. Mais c'est baroque comme il se doit. Viser l'universel par l'exotisme qui déracine du quotidien immédiat. Et c'est bien là le but. Il faut laisser Charlemagne et son preux chevalier Roland au placard à balais de l'histoire ancienne. Porpora nous raconte et nous chante un drame d'amour. Pensez-donc. Une princesse chinoise s'enfuit devant l'amour de Roland et de Medoro, dans une forêt qui est quelque part en Europe mais à côté de Paris, magique comme il se doit. Elle y retrouvera Medoro blessé à mort. Elle le soigne avec des plantes et tombe amoureuse de l'un de ceux qu'elle fuyait. Douce souffrance du caeur. Et c'est quand Roland arrive qu'elle doit s'avouer toute la rigueur de son sort. Elle part avec Medoro et Roland abandonné devient fou. La musique est d'une délicatesse et d'une légèreté qui rappelle Haendel, qui annonce peut-être Mozart et qui plonge ses racines dans tout l'opéra italien et européen de ces temps de transition. Certains arias, certains duos sont plus beaux que l'on peut même l'imaginer. Par exemple le duo d'Angelica et Medoro « Se infida tu me chiami ». Et c'est là que je regrette que Medoro soit une soprano. Sa voix se fond dans celle d'Angelica qui doit choisir entre deux hommes et se fondre dans celui qu'elle aime. Alliance parfaite au-delà de la différence, mais c'est qu'il n'y a pas de différence dans les tessitures des deux voix. Ce qui sera bon pour les Roméo et Juliette du romantique Bellini, colle mal avec cet opéra baroque. Pourquoi donc ne pas avoir cherché un alto pour chanter Medoro ? Surtout que Robert Expert est un époustouflant Orlando, ou Roland si vous préférez, dans la plus pure tradition des David et Salomon de Haendel. Un Roland dont les notes les plus basses deviennent caverneuses à souhait. Medoro aurait été un homme et on aurait frisé la perfection. Le DVD joint à cet enregistrement vous donnera quelques scènes choisies, dont une partie du délire. Là Robert Expert s'offre en pâture au sort cruel de celui qui aime en vain.
Dr Jacques COULARDEAU, Université Paris Dauphine, Université Paris 1 Panthéon Sorbonne & Université Versailles Saint Quentin en Yvelines