Il a régné sans partage et sans équivalent dans les charts (un peu) et dans les coeurs (beaucoup), surtout des filles au début des années 60. Et sans lui, peut-être que le destin et le succès de gens comme Otis Redding, Wilson Pickett, Aretha Franklin, et de tant d'autres qui sont devenus des institutions de la musique noire dans la seconde moitié des 60's, aurait été différent. Sam Cooke a ouvert la route du succès pour la soul music.
Qu'il n'a certes pas inventée, et son apport dans ce domaine ne peut être situé au même niveau que Ray Charles ou James Brown, à jamais les historiques Soul Brothers n°1. Si l'aveugle était parti du jazz et le coq d'Atlanta du rythm'n'blues, Cooke lui est issu du chant religieux, du gospel. Ses premiers succès, il les obtiendra en tant que chanteur lead des Soul Stirrers (deux titres présents sur cette compilation, « Touch the hem ... » et « Jesus gave me water »), groupe vocal qui a traversé les décennies et même les siècles puisqu'il existe toujours, sans évidemment aucun de ses membres fondateurs.
Cooke a toujours été partagé entre une présence divine assez pesante (c'est le énième fils d'un pasteur assez rigoriste) et un amour pour la musique qu'on n'appelait pas encore pop et ses mélodies. Son premier 45T « Lovable » sortira sous un pseudo et sera destiné aux radios blanches. Mini succès et micro-scandale dans l'Amérikkke de la fin des années 50, où l'on ne mixait pas les genres et surtout les couleurs. Mais Sam Cooke va délaisser le religieux pour s'attaquer au profane. Il a quelque chose en plus, il le sait, et les directeurs artistiques de labels (Keen d'abord, RCA ensuite) le remarqueront vite. Sam Cooke a une voix d'exception, une voix de velours malléable à souhait et d'une souplesse infinie. Loin des performances de gens comme Otis Redding ou James Brown, qui à côté de lui font figure de braillards.
Sam Cooke peut tout chanter, roucouler du doo-wop (« You send me », « Only sixteen »), s'amuser sur de la pop (« Everybody loves cha cha cha », « Back on the chain gang »), s'exciter sur du rock'n'roll (l'énormissime « Twistin' the night away »), s'approprier du Gershwin (« Summertime »). Il suffit d'entendre ses morceaux (car en plus, chose assez rare dans ce genre et cette époque, il en écrit lui-même les trois-quarts) repris par d'autres et pas des moindres pour comprendre à quel point Sam Cooke plane au-dessus de la mêlée. Pour cela, comparer les versions qu'ont donné Burdon et ses Animals ou Otis Redding (pourtant pas des atones) de respectivement « Bring it on home to me » et « Cupid » avec les siennes. Net avantage pour Sam Cooke ...
Et puis, comme la vie est mal faite, Sam Cooke est en plus beau gosse. Et plus encore que le fier matamore James Brown, il va littéralement hystériser le public féminin de son époque (pour s'en convaincre, écouter le fantastique « Live at Harlem Square Club », on n'est pas loin de la Beatlemania ...). Cette adoration que voue à Sam Cooke la gent féminine lui sera fatale, il finira révolvérisé en pleine gloire dans un motel sordide par un mari jaloux (pléonasme) qu'il venait de cocufier.
En quelques années (les dates de la compile sont assez trompeuses, Sam Cooke n'obtient ses premiers succès qu'en 1957), il va devenir une institution, accumulant les succès. En plus de ceux déjà cités, on peut rajouter l'improbable et insensée « I love you for sentimental reasons », la torride « Shake », la définitive « What a wonderful world » (rien à voir avec Louis Armstrong) et la posthume et sa plus grosse vente « A change is gonna come », cette dernière bien pourrie à mon goût par moults violons qui lui donnent un pathos caricatural (la version d'Aaron Neville sur le « Yellow moon » des Neville Brothers est bien meilleure, bon mais Aaron Neville, c'est pas rien non plus quand il chante...).
Sam Cooke sera peu imité (pas facile, la barre est placée trop haut) , mais sera vénéré par tous les musiciens de bon goût (généralement anglais) des années soixante. Il est l'idole définitive d'un chanteur écossais au long nez, un certain Rod Stewart ...