NB Voir ci-dessus pour le synopsis, le commentaire de freddiefreejazz (auquel je réponds en partie), et tout en bas de mon commentaire pour ceux qui ne voudraient que l'appréciation de l'édition (excellente) proposée par Carlotta.
Petit prélude personnel : il y a une quinzaine d'années, quand les films de certains cinéastes américains des années 60-70 avaient presque disparu - ni passage dans les salles de répertoire, ni édition vidéo - je faisais tout pour les voir. C'est à cette période que j'ai vu, avant ne qu'ils ressortent dans de bonnes conditions, les premiers films de Terrence Malick - il n'existait même plus de copies vo de Badlands en circulation par exemple - et les premiers films de Jerry Schatzberg. Tandis que
Scarecrow / L'Épouvantail (1973), son 3ème film, était encore visible de temps à autre, ce n'était plus le cas de Puzzle of a Downfall Child / Portrait d'une enfant déchue (1970) et The Panic in Needle Park / Panique à Needle Park (1971). Aiguillonné par ce qu'en disaient Bertrand Tavernier et Jean-Pierre Coursodon dans leur
50 ans de cinéma américain, je guettais ces films, finis par les voir à l'occasion de séances exceptionnelles, et fus de fait conquis par ces oeuvres à la fois représentatives de leur époque et finalement assez singulières. Comme leur auteur, Jerry Schatzberg, qu'on ne sait jamais trop classer dans le cinéma américain de l'époque, car il a fait souffler le même vent de liberté que bien d'autres des cinéastes de l'époque, qu'on a regroupé sous l'appellation "Nouvel Hollywood", sans pour autant partager énormément de choses avec eux et peut-être surtout sans avoir jamais eu le quart de leur succès commercial. Je reste très admirateur de ces trois films, mais je dois également avouer qu'à revoir Portrait... à une quinzaine d'années de distance, j'ai eu une petite déception. Non pas que j'aie fantasmé le film à la première vision ou que je l'aie idéalisé au-delà du raisonnable par la suite. Mais il est vrai que - pour donner pleinement raison à freddiefreejazz avant de le contredire quelque peu - le goût de Schatzberg pour la psychologie, voire la psychanalyse (je n'irais pas forcément jusqu'à lacanienne quant à moi), alourdit certains passages et affaiblit quelque peu le film... qui reste malgré tout un très bel exemple de l'évolution du cinéma américain au tournant des années 70, et une oeuvre réussie.
Les défenseurs de ce film étaient à l'époque de la sortie essentiellement français. Aux Etats-Unis, le film fut rejeté par la puissante critique new-yorkaise et passa inaperçu. Il fut même remonté, pour un résultat lamentable et qui bien sûr ne changea rien à sa destinée commerciale. Si l'on excepte Tavernier et Coursodon, les deux plus grands soutiens des premiers films de Schatzberg sont convoqués pour cette édition par Carlotta : l'éminence grise du cinéma mondial, notre plus grand découvreur de talents et passeur, Pierre Rissient, qui fut le maître d'oeuvre de la sortie du film en France; le critique Michel Ciment, qui signa quelques années plus tard un livre sur le photographe et cinéaste,
Schatzberg de la photo au cinéma. Les uns comme les autres, à commencer par Rissient qui reconnaît bien volontiers qu'en allant voir le film il n'attendait pas grand-chose en raison de la réputation de Schatzberg comme photographe de mode et playboy, insistent sur le fait qu'il ne s'agit pas du film biographique de photographe de mode que les critiques américains ont stigmatisé. Schatzberg revient sur son travail avec son chef-opérateur Adam Holender, qui certes pour les séances de pose du film adoptait un éclairage proche de celui qu'on utilisait dans la mode, mais qui à côté de cela adaptait son style photographique aux lieux de tournage et aux climats recherchés. C'est en ce sens que Tavernier et Coursodon avancent que la photographie du film est soumise à la mise en scène, à l'inverse de ce qui se passe dans ce qu'on appelle généralement les 'films de photographe', où la photographie phagocyte tout le reste et donne un résultat esthétisant qui passe tout à la même moulinette. D'ailleurs, cela éclate d'autant plus si l'on met côte à côte certains passages - ce que rend tout à fait possible le dvd ou le blu-ray - sans parler de si l'on regarde ce qu'ont fait Holender et Schatzberg dans
Panique à Needle Park. Par ailleurs, ce que son film a de biographique est bien sûr dû au fait qu'il connaissait bien le milieu, mais surtout qu'il avait enregistré au magnétophone les confessions d'une de ses modèles, Anne St. Marie, qui à 30 ans avait senti le vent tourner et sombré dans une grave dépression. Cela étant, même touché par le destin de quelqu'un qu'il connaissait, Schatzberg entend bien qu'on considère son film comme une fiction : "Au final, le scénario se compose de 85% de fiction et 15% de la vie d'Anne St. Marie. Même ces 15% ont été élaborés uniquement à partir d'indices qu'elle a donnés. Sa vie était différente de celle de Lou Andreas Sand : elle était mariée et avait des enfants par exemple." Ni 'film de photographe' au sens où Schatzberg aurait appliqué son style photographique ou figerait indûment la matière - il y a des moments plus figés dans le film, mais ils alternent avec d'autres, aucun systématisme n'ayant présidé au tournage - ni plate confession biographique, le film bénéficie de l'interaction de la structure adoptée et des choix de mise en scène. En aucun cas je ne peux conclure comme le fait freddiefreejazz, pour le dire plus rapidement, que la forme serait d'une manière ou d'une autre dissociée du fond.
Si le film avait été linéaire, sur le schéma bien répertorié de l'ascension et de la chute d'un personnage qui connaît le succès puis la déchéance, il aurait été d'un intérêt très limité. Schatzberg a bien dû le sentir, la fragmentation du récit lui permettant non seulement de faire état d'un tourment intérieur mais également de remettre en question à la fois ce qui est dit et montré. Plus que d'un 'portrait', il s'agit bien comme l'annonce le titre original d'un 'puzzle'. Le portrait est-il complet lorsque le puzzle a été complété? Pas vraiment. Au-delà des blancs qui sont fort heureusement laissés ici et là, les décalages créés par le montage image et le montage son montrent bien qu'il s'agit de ne pas être dupe, non seulement des propos du personnage qui voit midi à sa porte et se contredit plus souvent qu'à son tour, mais aussi plus généralement des apparences. La forme n'est donc pas extérieure, et comme l'assure Ciment dans son livre, "chaque solution plastique ou de montage frappe par sa sobriété et sa rigueur". Là où le bât blesse, ce ne sont à mon sens pas les choix de structure ou les choix stylistiques - ni même les choix chromatiques, comme par exemple le blanc pour les scènes à l'hôpital psychiatrique, que je ne qualifierais de toute façon pas, pour ma part, de voyeuristes. Mais bien le côté effectivement un peu scolaire avec lequel Schatzberg et Adrian Joyce au scénario explorent les gouffres dans lesquels tombe Lou Andreas Sand. Si la structure permet de créer l'intérêt, mais aussi une certaine complexité dans le rapport qui se construit entre le personnage et le spectateur, certaines scènes semblent à l'inverse un peu longues et convenues pour rendre compte de la déchéance du personnage. Ainsi des scènes allant de son 'mariage' à l'internement, qui plombent quelque peu le film, au même titre que certaines des clés de lecture du comportement ou de la psychologie du personnage. D'ailleurs, je comprends mal comment freddiefreejazz peut regretter cet alourdissement (qui a franchement gâté nombre de films américains à partir des années 50, beaucoup plus que celui-ci à mon sens) et comparer ce film à ceux de Bresson, dont on sait à quel point ils étaient anti-psychologiques, les 'modèles' bressoniens étant bien loin du jeu d'une Faye Dunaway. Pour le reste, la façon dont le film expose une société ayant le culte des apparences et de la nouveauté à tout prix n'a de toute évidence pas tellement vieilli.
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