Dans un étonnant mélange d'orgueil et de modestie, Alain Duhamel (né en 1940 et toujours industrieux) revisite cinquante ans de vie politique française, en proposant une galerie de portraits-souvenirs.
Même lorsqu'il y a depuis longtemps prescription (on pense aux portraits de Louis Aragon ou d'André Malraux), le célèbre éditorialiste ne s'affranchit jamais d'une sorte d'obligation de réserve ou de discrétion, déroulant principalement des choses connues, sans révélations scandaleuses ni empiètement sur le privé ou l'intime. Les excès qui compromirent la santé de Malraux ? On ne vous les dira pas tous. Lecanuet homme de plaisirs, c'est écrit mais on n'en saura pas plus.
Concédant que les rapports entre journalistes et dirigeants politiques sont rarement sains (« L'amitié entre un homme politique et un journaliste n'est pas du tout recommandée »), et admettant toutes les ambiguïtés du off, Duhamel ne cesse depuis un demi-siècle de glaner des informations au gré d'innombrables déjeuners et dîners en ville, dans les meilleurs restaurants de Paris ou des maisons amies, les palais de la République ou à son domicile.
Chroniqueur au Monde à vingt-trois ans, il rencontre très tôt les principaux acteurs de la vie politique, comme par exemple Maurice Couve de Murville :
« Il m'a beaucoup impressionné en mes vertes années parce qu'il a été le premier grand burgrave gaullien que j'aie rencontré à sa demande, en tête à tête et à plusieurs reprises. J'avais vingt-sept ans - c'était en 1967 - et je n'en revenais pas. De surcroît, il me traitait fastueusement et, à l'époque, cela m'éblouissait, m'emmenant déjeuner rituellement dans l'un des plus élégants restaurants de Paris. »
C'est toute la question de la bonne distance entre politiques et journalistes qui se trouve ici posée. Sous-critique en plusieurs endroits, notamment à propos de Lionel Jospin, Alain Duhamel, qui ne réfrène guère une irrépressible propension à distribuer les brevets d'intelligence et les bons points, s'avère souvent complaisant, bien qu'il puisse faire preuve d'une lucidité cruelle (en pâtit Jacques Attali, ce « cracheur de feu génial et puéril »). La quasi-réhabilitation, bien argumentée, de Bernard Kouchner ne manque pas de pertinence.
Ses deux portraits les plus marquants resteront sans doute ceux de Giscard (« Il semblait souffrir d'hypertrophie dans certains domaines et d'atrophie dans d'autres ») et de Mitterrand (« le plus fascinant et le plus romanesque »).
Qui suit avec intérêt la vie politique lira avec plaisir les 340 pages de ces cinquante-six portraits rapides. Mais pour quel enseignement ?