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Pratiques médiatiques du stalinisme, 26 juin 2009
Ce commentaire fait référence à cette édition : Pour l'amour de Staline : La face oubliée du communisme français (Broché)
L'ouvrage de Jean-Marie Goulemot est une réédition approfondie du "Clairon de Staline", étude publiée à la fin des années 70.
Goulemot retrace trois moments collectifs centraux dans l'histoire du PCF de l'immédiat après-guerre : le 70e anniversaire de Staline, le 50e anniversaire de Maurice Thorez et la mort de Staline (soit 1949, 1950 et 1953). Le délire absurde et l'hystérie commémoratrice des communistes français de l'époque sont retranscrits avec beaucoup de sérieux et de précisions. Quelques réflexions sur l'approche tronçonnée du temps rapprochent la façade médiatique du communisme (Lettres françaises, Daix, Wurmser, Casanova, l'Humanité, etc...) des journaux de la dystopie d'Orwell, 1984 : hystérie quotidienne organisée par le sommet à propos d'un thème précis, durant des semaines entières, puis, une fois les effets politiques atteints ou dissipés, silence total à ce sujet, l'important étant de faire vivre le militant dans une mobilisation permanente donnant un sens à son engagement ; mélange des références présentes et passées qui permet, sans le dire, de tracer un lien entre Staline (ou Thorez) d'un côté et les grandes légendes du passé national et révolutionnaire, et de brouiller la perception du présent au regard du passé.
Le "petit père des peuples" illustre cette théorie : lorsque Staline approcha de 70 ans, le monde communiste vécut, durant plusieurs semaines, dans une ambiance de culte de la personnalité complètement ahurissante à nos yeux. Chaque cellule du PCF était encouragée à offrir des présents à Staline, de la lettre du déporté aux objets spéciaux manufacturés pour l'occasion par les ouvriers, des mèches de cheveux aux photographies des fusillés durant l'occupation allemande, des documents historiques aux spécialités culinaires. Cette démesure en faveur du tyran donnera lieu à l'envoi de trains bondés de victuailles et de cadeaux à destination du Kremlin, après qu'une exposition en ait révélé l'ampleur au grand public. Le destin de ces présents n'est pas connu. Une fois l'évènement passé, il n'est plus évoqué par la presse communiste. L'opération a atteint ses buts de mobilisation des militants et compagnons de route. Elle ne fait donc plus l'objet de commentaires ultérieurs. Une nouvelle histoire, un nouveau sujet accapareront l'attention du militant, le mobiliseront un temps jusqu'à ce que les comités centraux, voire les chefs eux-mêmes ne décident d'autres campagnes.
Le PCF relancera d'ailleurs l'opération, cette fois en faveur de Maurice Thorez, sur des tonalités légèrement divergentes. Présenter Thorez comme Staline aurait constitué une erreur politique qu'évite le PCF : la commémoration est particulièrement laudative quand même. Les communistes célèbrent cependant en Thorez plus la figure du Camarade que celle du Chef. L'hystérie dépassera tout ce qui était humainement envisageable à la mort de Staline. Il faut relire les odes d'Aragon et d'Eluard à Staline, les insultes lancées par Daix, Casanova ou Wurmser à ceux qui ne pleuraient pas Staline pour prendre la mesure de l'abjection dans laquelle s'est vautrée "l'intelligentsia" communiste française avant Budapest.
L'étude de Goulemot reprend les archives des quotidiens et hebdomadaires communistes, nationaux ou locaux, pour retracer cet avilissement d'une partie de l'intelligence française (qui s'en est rarement repentie). L'ensemble est convaincant. A la suite de ce court essai en partie réécrit, l'auteur associe d'intéressantes considérations sur l'approche temporelle du PCF et sur sa pratique de la commémoration ainsi qu'un petit dictionnaire biographique de l'intelligentsia communiste pré-budapest - et de son devenir au sein du Parti.
Ce livre est une étude ciblée, cohérente et intéressante sur le PCF de l'après-guerre et sa communication dans le cadre de trois "évènements" organisés au sommet de la pyramide communiste.
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