Extrait
Extrait de l'introduction
La première fois que j'ai vu courir Christophe Lemaitre, je dois l'avouer, je me suis moqué. C'était le 11 juillet 2008. En vacances en famille dans le Périgord, je m'étais - comme trop souvent - assoupi devant l'étape du Tour de France (victoire de l'Espagnol Luis Léon Sanchez à Aurillac...), avant de zapper nonchalamment sur les Championnats du monde juniors d'athlétisme, retransmis de Bydgoszcz (Pologne) par Eurosport. D'une paupière encore alourdie, je découvrais les finalistes du 200 m messieurs. D'abord les favoris américains et jamaïcain déjà fuselés comme des seniors, puis un Blanc tout maigre perdu dans un maillot et un short bleus trop grands pour lui : un certain Christophe Lemaitre, France, couloir 6, dossard 233. «Mais qu'est-ce qu'il fout là ? Il va se faire éclater !» fut ma première réflexion d'ancien spécialiste de la rubrique athlétisme de L'Équipe, cinq Jeux olympiques et six Championnats du monde au compteur, plus quelques tonnes de préjugés dans ma besace de reporter.
Certes, le nom de Christophe Lemaitre ne m'était pas totalement inconnu. La rumeur avait commencé d'enfler à propos de ce grand espoir blanc, recordman de France cadet du 200 m en 21"08, mais c'était la première fois que je découvrais sa longue silhouette sans muscles apparents, si différente des canons «pitbulliens» de l'époque. En quinze ans à arpenter les pistes synthétiques, j'avais surtout appris qu'être né Blanc en sprint constituait un handicap à peu près aussi rédhibitoire que de s'élancer des starting-blocks avec un boulet à chaque pied. De Jesse Owens, le héros des Jeux olympiques de Berlin 1936, à Usain Bolt, la star des JO de Pékin 2008, l'histoire du sprint s'écrivait d'une encre toujours plus noire. Ce n'était ni bien, ni mal, c'était juste comme ça et pas autrement. J'étais moi-même devenu la victime de ce mal ainsi décrit par le coach américain Brooks Johnson : «C'est du racisme pur et simple. Mais contre vous, les Blancs. On vous lave le cerveau pour que vous pensiez que, parce que je suis Noir, je suis forcément plus rapide que vous. Ça signifie que depuis tout petit, vous avez peur à chaque fois que vous me voyez sur la ligne de départ, et ça me donne un incroyable avantage.»
Alors, devant ma télé, en cette fin de sieste estivale, comment aurais-je pu imaginer qu'un grand dadais né dans l'Ain, et surnommé à ses débuts le «coton-tige», puisse débouler dans la hiérarchie du sprint mondial pour exploser les clichés, abattre les barrières et vaincre les préjugés ? D'autant que le début de finale du jeune Lemaitre confirmait mes pires craintes. Départ de plomb, mise en action ankylosée, virage tout juste moyen sanctionné par une cinquième place à mi-course : j'allais encore en rajouter une couche dans la moquerie quand l'anachronisme blond de 1,89 m attaqua la ligne droite avec une tout autre énergie. Les Américains Antonio Sales (couloir 2) et Curtis Mitchell (5) furent d'abord engloutis par l'implacable foulée du jeune Français, avant que le Jamaïcain Nick Ashmeade (4) ne soit à son tour rattrapé et dévoré sur la ligne d'arrivée. Moins de trois ans après avoir débuté l'athlétisme, Christophe Lemaitre était déjà sacré champion du monde juniors. Je n'avais plus envie de dormir, ni de rire, juste d'applaudir et même d'écrire un livre.
Revue de presse
L'auteur n'ignore pas à quel point le sujet est miné, car tous ses amis l'ont mis en garde. Mais il persiste et signe : " Si mon livre génère la polémique, je ne pourrai pas jouer les naïfs. " Au fond, il n'a peut-être pas tort. Si tout le monde se pose la question secrètement, pourquoi ne pas crever l'abcès ? Pourquoi ne pas en débattre ouvertement ?...
D'où viendrait cette prétendue supériorité des Noirs dans le monde du sport ? L'auteur examine les hypothèses avancées : anatomiques, physiologiques, hormonales, génétiques - ah, le fameux gène ACTN3 ! Bien qu'il ne semble pas y croire totalement, Jean-Philippe Leclaire paraît entraîné malgré lui vers ces explications biologisantes...
Certes, on cherche souvent des causes biologiques à des réalités sociales. Mais c'est confondre la nature et l'histoire. (Louis-Georges Tin - Le Monde du 14 juin 2012 )