Ce n'était pas aussi drôle que je m'y attendais, mais c'était drôle tout de même, et, pour qui s'est un peu intéressé aux théories de l'évolution, c'était aussi très subtil. "Pourquoi j'ai mangé mon père" décrit les (més)aventures d'une horde préhistorique ménée par Edouard, le père ingénieux qui s'échine à faire progresser l'espèce : "je crois que notre force viendra de ce que nous ne sommes pas des spécialistes", explique-t-il à ses fils dont l'un se trouve être le narrateur, en faisant valoir la capacité de son espèce à influer sur son évolution morphologique par la grâce de ses réalisations. Oncle Vania a beau gueuler "Back to the trees", rien ni personne ne peut persuader Edouard de mettre un terme à ses expériences, d'autant plus que les réussites se succèdent à une vitesse hallucinante. C'est d'abord le feu, les lances durcies, l'art figuratif, l'élevage, l'exogamie, la cuisine (enfin, la viande cuite), la musique, la danse, et l'arc, mais j'en oublie sans doute, notamment celles qui ressortent de l'ordre du symbolique et que l'auteur suggère très finement, comme lorsqu'il relate les interprétations que la petite troupe échafaude pour s'expliquer le rapport entre la disparition de la figuration d'un mammouth - qu'ils ne savent pas effacée par la pluie - et le fait qu'ils en aient chassé un justement : "l'ombre est à l'intérieur de nous, ensemble avec le mammouth", évidemment.
Extrêmement bien écrit - il faut dire que Vercors a contribué à la traduction -, "Pourquoi j'ai mangé mon père" est vraiment l'exemple à citer de livres qui vous instruisent tout en vous amusant... à condition de faire l'effort d'y méditer un peu. car c'est bien la grande leçon de ce livre que "pour résoudre des problèmes, il faut d'abord se les poser. Et pour se les poser, il faut se créer des difficultés personnelles à se casser le ciboulot."