L'éditeur L'Harmattan n'a pas une trop bonne réputation, et une fois encore on a l'impression de ne pas tout à fait avoir un "vrai" livre entre les mains. Il semble déjà y avoir une erreur de couleur sur la couverture, le "drapeau tsigane" annoncé comme "bleu et vert" (avec une roue rouge) y apparaissant bleu foncé et bleu clair... La composition des pages est comme d'habitude peu agréable, il manque des index, les références bibliographiques ne sont pas regroupées en fin de volume, etc. De plus, ce livre est un peu un fourre-tout, avec des chapitres historiques, linguistiques, des textes en langue romani reproduits, des considérations personnelles... et de virulentes diatribes contre les "ramnologues" (spécialistes de la langue romani) qui ne sont pas du même avis que l'auteur ! Et en prime au moins une jolie coquille (p.329) : "les marais... situés entre le Tibre et l'Euphrate" (!)
Ceci dit, une fois cet aspect un peu rebutant dépassé, on trouve vraiment beaucoup de choses intéressantes dans ce livre (lisible par des non-linguistes, et des non-spécialistes du monde Rom), et même parfois des considérations linguistiques auxquelles on ne s'attendait pas vraiment, comme une analyse détaillée de la notion d"aspect" en russe et en polonais (ceci parce que "la" romani - c'est au féminin, l'auteur explique pourquoi - a emprunté à ces langues dans ce domaine). Il y a aussi des précisions (peut-être basiques pour les linguistes, mais qui me semblent très claires et justes, et donc bienvenues) sur l'utilisation des cas et des temps par exemple, précisions qui excèdent parfois le seul cadre de la langue en question, et des tableaux récapitulatifs (toujours une bonne idée !), ainsi que des cartes. Pas mal de considérations sur les évolutions phonétiques également.
De Gila-Kochanowski, qui possède deux doctorats, est un authentique Rom de Lettonie, et il dispose manifestement d'une grande culture linguistique. Disons qu'il se laisse parfois un peu entraîner par sa passion (pour lui, les Tsiganes sont clairement des descendants de hautes castes militaires de l'Inde, les Kshattriyas et les Rajpoutes : c'est possible, je n'en sais rien, mais tout le monde n'a pas l'air du même avis). On est un peu gêné aussi par le fait qu'il se basse clairement sur "son" dialecte (le "balte-oriental" de Lettonie), on aimerait en savoir plus sur les autres, même s'il les évoque aussi, en analysant quelques différences.
J'ai trouvé amusante et originale l'idée de l'auteur de proposer la romani comme langue internationale y compris pour les non-Roms (après l'avoir standardisée malgré tout, ce qui n'est manifestement pas encore le cas), alors qu'il balaie d'un revers de plume l'espéranto et l'ido comme des "utopies" sans intérêt... Où est l'utopie ?
Bref, il y a à boire et à manger, mais ce livre est enrichissant, intéressant, et finalement sympathique.