Quelques poncifs courent encore sur ces célèbres interprétations debussystes qu'enregistra Claudio Arrau voilà une trentaine d'années.
Osons une modeste et subjective analyse de ces opinions répandues.
Lent et froid ?
Comparé aux jaillissantes fluctuations d'un Walter Gieseking (EMI), le tempo se montre certes ici prudent et bien attaché à la barre de mesure. Mais plutôt que la durée chronométrique de chaque pièce, c'est plutôt la temporalité qui se voit reconsidérée : fixe, refusant tout mouvement inconsidéré, parfois jusqu'à un fascinant immobilisme. Les "Voiles" sont ainsi figé(e)s dans l'éternité de l'instant par un contrôle inouï de la nuance pianissimo.
Même s'ils ne se hâtent guère, les "Pas sur la neige" résistent à l'engourdissement.
Qu'advient-il des pages qui réclament davantage de mobilité ?
Le "Vent dans la plaine" ne se heurte pas au relief, il s'essouffle plutôt dans sa propre course.
"Ce qu'a vu le vent d'ouest" précipite son récit, non au sens cinétique mais chimique, comme voulant s'extraire d'une masse coagulée.
Lourd et opaque ?
D'emblée, les poses hiératiques des "Danseuses de Delphes" s'esquissent en gestes graves.
Ces prises de son réalisées à La Chaux-de-Fonds en 1979-80 traduisirent la riche étoffe du bas de clavier façonné par le pianiste chilien, renonçant à éblouir les cimes aigues de la partition. La densité de la pâte pianistique est néanmoins agencée par un magistral contrôle polyphonique, donnant corps au "General Lavine eccentric" sans pourtant lui permettre l'entrain. Le duende de la "Soirée dans Grenade" s'épaissit de girondes langueurs à la main gauche.
Pour autant, ces tessitures inertielles tirent d'envoûtants sortilèges des basses de l'instrument : la "Cathédrale engloutie" surgit des hadales profondeurs sans peser.
Terne et monochrome ?
Les "Jardins sous la pluie" semblent vus à travers la vitre blafarde ; un demi quartier apâlit la "Terrasse des audiences au clair de lune".
Le chatoyant orchestre qu'éveillait le piano de Hans Henkemans (Philips) est ici réduit à une palette assombrie et utilisée avec parcimonie, délavant "Ondine" et tamisant l'éclat des "Poissons d'or" que les chamarrures d'un Zoltan Kocsis (Philips) striaient au vif.
Entrefermez les yeux : les contours s'estompent, la couleur s'affadit. On ressent la même chose en écoutant Arrau : si l'on perçoit peu la pigmentation du timbre sonore, demeure cependant une troublante présence d'impressions musicales. Pour en faire l'expérience, écoutons les "Brouillards". Avec Dino Ciani (DG), on y entend une lumière finement diffractée, avec Benedetti Michelangeli (DG) des teintes en évaporation. Ici, les brumes masquent dans la grisaille des contours à deviner.
Cette ensorcelante exploration de l'univers debussyste refuse l'éparpillement, elle concentre la substance musicale au détriment des images anecdotiques, elle se dissimule plus qu'elle ne se montre, elle substitue à l'impression visuelle d'autres formes de sensibilité. Ce faisant, elle laisse la porte ouverte à l'imagination de l'auditeur.
Remplaçons les clichés ci-dessus évoqués par un autre :
le Debussy d'Arrau, « symboliste » ?