Lorsque j'eus finis de lire " Les impostures intellectuelles " et " Prodiges et vertiges de l'analogie " force me fut de constater que j'avais devant moi comme des champs de ruines. En premier c'était le champ des prétentions intellectuelles des " déconstructeurs " qui se voyait réduit à néant, jonché de ces ouvrages d'autant plus passionnément défendus par leurs lecteurs qu'il était rationnellement impossible d'y faire quelque clarté. J'ai jubilé. Dans un deuxième temps la consternation s'est peu à peu installée car je finis par me rendre compte que cette opération de salubrité intellectuelle me concernait, malheureusement, au premier chef et qu'elle laissait, amertume certaine, le champ de mes prétentions intellectuelles tout aussi pilonné. Combien de fois m'étais-je moi-même réfugié derrière des notions mal digérées en les agitant, telles des croix et des bannières, lorsque j'étais incapable d'exposer rationnellement ce que je pensais être des opinions de haut vol ? Combien de fois avais-je pratiqué ce terrorisme intellectuel qui fait de l'opposant un scélérat quand avoir le dessus dans un débat loyal est impossible ? De quelle panoplie de sophismes m'étais-je servi pour pratiquer ce que Schopenhauer appelait " L'art d'avoir toujours raison " ? Comment avais-je pu laisser la niaiserie qu'il y a à se cacher derrière son petit doigt stériliser ma pensée ? Et tout ça pour l'illusoire bénéfice de m'octroyer des bons points et des absolutions... Misère.
Force me fut, parcourant les titres de ma bibliothèque, de parcourir en même temps un vrai chemin de croix aux stations signalées d'un nom propre : Lacan, Derrida, Deleuze, Guattari, des machines désirantes en veux-tu, en voila, un traité de topologie par ci, des morphologies par là... you name it, you have got it, comme disent les anglais. Pas une mode à laquelle j'ai pu échapper, pas un effet de bateleur de la pensée que je n'ai point gobé, pas une bêtise à laquelle je n'ai brulé quelques cierges, pas une fascination hypnotique à laquelle j'aurais réussi à résister.
Ces deux livres sont une bouée de sauvetage pour ces naufragés de la pensée que nous sommes tous, tout particulièrement nous, français, orphelins des moralistes de notre tradition hélas remplacés par autant de bonimenteurs. Ils m'ont redonné l'envie des lentes progressions assurées et le dégout des ivresses amphigouriques.