L'ouvrage prend son départ dans un étonnement quasi-anthropologique:
"Au théâtre l'Athénée-Louis-Jouvet, le 6 mai 2003, j'assiste à une représentation d'une pièce de Thomas Bernhard. La salle est comble, l'a été pendant toute la durée des représentations. Qui sont ces spectateurs? D'âges divers, l'air sympathiques, ce sont comme moi des Blancs bien nourris et pas trop mal éduqués, désireux de se montrer «dans le coup»... Suspendus aux lèvres des comédiens, ils suivent chaque réplique de ces dialogues qui, pour moi, sont d'un ennui consternant. Pourtant, de toutes les personnes dans la salle, je suis sans doute l'une des mieux renseignées sur le contexte de la pièce : j'ai visité la ville de Vienne, je sais à quoi renvoient les mots de «Josefstrasse» et de «Steinhof»... N'empêche que, tout au long du premier acte - un échange interminable entre deux s½urs, l'une plus antipathique que l'autre -, je suis pétrie d'ennui. Ces femmes incarnent la petite bourgeoisie conformiste et paresseuse ; elles sont tournées en dérision par les mots qui sortent de leur propre bouche. Surgit enfin, au début du deuxième acte, le héros de la pièce : leur frère Wittgenstein/Worringer. Un homme furibard, caustique. Un énergumène. Il éructe, attaque, se moque de tout, parfois avec brillant. Le public est aux anges. L'homme plonge les mains dans le saladier rempli de salade, faisant mine de se les laver. La salle éclate de rire. Il s'essuie les doigts sur la nappe - ah! bien fait pour elles, les s½urs stupides, qui ont changé trois fois de nappe pour lui faire plaisir! Il fracasse des assiettes et les s½urs se lamentent - «Oh mon Dieu! la porcelaine de grand-mère!» Il jubile : bien fait pour elles, connasses, attachées comme elles le sont aux objets matériels, aux vieilleries, à l'héritage familial.
Tonnerre d'applaudissements, à la fin... Puis chacun rentre chez soi, rejoint le monde où les liens comptent, où les objets sont symboles porteurs d'amour et de mémoire, où la courtoisie traduit le respect d'autrui, et où un malotru puéril de la trempe de Worringer serait sèchement et fermement mis à la porte.
Nous devenons schizos, mes amis. Dans le quotidien, nous tenons les uns aux autres, suivons l'actualité avec inquiétude, faisons tout ce que nous pouvons pour préserver et renforcer des liens. En tant que lecteurs ou spectateurs, par contre, nous encensons les chantres du néant, prônons une sexualité aussi exhibitionniste que stérile et écoutons en boucle la litanie des turpitudes humaines. A quoi est dû cet écart grandissant, à l'orée du XXIe siècle, entre ce que nous avons envie de vivre (solidarité-générosité-démocratie) et ce que nous avons envie de consommer comme culture (transgression-violence-solitude-désespoir) ? «L'homme est bon et mauvais, disait George Sand. Mais il est quelque chose encore : la nuance, la nuance qui est pour moi le but de l'art.» La littérature contemporaine aurait-elle définitivement renoncé à ce but-là?"
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Nancy Huston prône une littérature plus fine et plus humaine (pour ne pas dire: moins grossière et moins dogmatique!!) que celle pratiquée par les adeptes de la littérature-comme-transgression. Elle nous présente les soi-disant grands auteurs de la littérature-comme-transgression, ainsi que certains auteurs qu'elle leur oppose - dont Romain Gary. Une série de réflexions très intéressantes parsèment l'ouvrage. Par exemple, une réflexion sur la constante haine de la mère dans la littérature-comme-transgression. (Chez les nihilistes, c'est parce que la mère donne la vie qu'elle est haïssable! Eh oui, on est rendu à cette bassesse...)
J'aurais aimé que l'interrogation anthropologique initiale se poursuive. Pourquoi, après tout, ne pas traiter le spectacle de Thomas Bernhard comme une forme de quasi-rituel contemporain, dans lequel se manifestent et s'expriment des symboles et des valeurs communs? Mais bon, ce n'est pas le propos de l'auteur, et les terres où elles nous mène sont elles aussi intéressantes!