...Deutsche Grammophon ne craignit pas de se faire concurrence en mettant sur le marché cet enregistrement réalisé en avril 1991 à Bruxelles, alors qu'on célébrait le centenaire de la naissance de Prokofiev.
On ne s'étonne pas que des tempéraments artistiques comme Gidon Kremer et Martha Argerich rivalisent de fougue pour exacerber le contraste de la première Sonate, cambrant l'Allegro brusco avec une ferme projection rythmique. Mais aussi, quelle sensibilité aux ambiances mystérieuses ! Le lyrisme bruissant, hagard de l'Andante en fa majeur ; les arachnéens sextolets de triples-croches tissés en sourdine par le violoniste letton dans l'Andante en fa mineur : quel firmament poétique pour cet épisode « pianissimo freddo » où le compositeur décrivait « la bise soufflant entre les tombes d'un cimetière »...
Une même acuité du dessin laisse transparaître la nervure des "Cinq mélodies" opus 35, épinglées comme des fragiles et multicolores ailes de papillons.
Plus espiègle que la première, la seconde Sonate fut initialement écrite pour flûte puis transcrite pour le violon avec la collaboration de David Oïstrakh.
Courant de litote en sarcasmes, l'interprétation capture toute la rhétorique d'humeurs de cette oeuvre funambulesque. Férocement raclées par le violoniste letton, les grimaçantes rengaines de foire du Finale constituent un vrai moment d'anthologie.
On l'aura compris, voilà un maître-disque : outre les divers témoignages d'Oïstrakh, une prestation à situer au même niveau que les anciennes versions de référence signées de Nathan Milstein (1955) et Joseph Szigeti (1959), tous deux accompagnés par Artur Balsam.
A noter l'exceptionnelle qualité de la prise de son, évaluée 9,5/10 par le magazine Diapason à la parution de ce CD.