Voir Marcel Proust et mourir, oui, le voir, car le lire prend trop de temps perdu, et nous sommes tous des voyeurs, Proust en premier, qu'il regarde une madeleine fondre dans son thé ou bien simplement les beaux jeunes hommes qui passent sur quelque boulevard ou dans une forêt urbaine ou non. Proust que nous associons dans nos mémoires qui ne l'ont jamais lu comme un timide, un effacé, un sensuel qui ne sait pas exprimer ni prouver sa sensualité. Roland Petit se prend à ce jeu et commence par des scènes si mondaines, si féminines, si même courtisanes que l'on se demande comment Proust pouvait bien survivre dans cette atmosphère de jupons et de corsages parfumés. Et ces scènes sont empruntées, froides, sans la moindre sensualité et les « jeunes filles en fleur » du sixième tableau qui devraient déborder d'hormones en ébullition sont d'une sagesse digne de quelque couvent de carmélites. Il est vrai que la traduction « Young girls in flower » est mauvaise et surtout enlève tout le sens sensuel et même sexuel. Ce devrait être « Young girls in bloom », une toute autre histoire. Notons en passant que les tableaux sont décalés d'un numéro par rapport aux numéros des pistes mais le menu donne aux tableaux les numéros des pistes et non leurs propres numéros et donc les décale d'un numéro. Mais revenons au ballet. Heureusement, bien qu'un peu tard, Monsieur de Charlus arrive dans le tableau huit et avec lui un peu de sensualité, puis de plus en plus de sensualité, cette fois entre les hommes, sensualité gay donc. Ce décalage entre la première partie très froide et la deuxième partie beaucoup plus intense a du être voulue, mais cela déséquilibre le ballet et surtout fait apparaître cette première partie trop longue. Dans la deuxième partie Roland Petit explore tous les niveaux de cette sensualité gay. Le tableau dix est probablement le plus fort car il associe la violence à cette sensualité, une violence montrée comme faisant partie de cette sensualité, un moment incontournable pour atteindre la sensualité. C'est un lieu commun trop souvent mais c'est un trait plus que vrai. Trop souvent dans ces rencontres fortuites la violence ou simplement l'hostilité verbale ou physique est de rigueur avant de faire affaire, avant de laisser parler la sensualité qui n'est alors plus que l'assouvissement d'un besoin quasiment physiologique. La sensibilité a été perdue, et même probablement l'émotion, en tout cas la tendresse. Mais le tableau douze qui est entièrement dédié justement à cette tendresse entre deux hommes qui s'aiment d'amour véritable est fait de tact et de profonde émotion, mais systématiquement Roland Petit fait faire les mêmes pas de façon symétrique aux deux danseurs comme si l'un n'était que l'image au miroir de l'autre, le singe de l'autre, le perroquet de l'autre. C'est là un cliché d'une banalité époustouflante. On aurait pu croire qu'aujourd'hui on avait enfin compris que dans un couple gay les deux hommes ne sont bien sûr pas identiques et que l'amour gay n'est en rien un trip narcissique, pourquoi pas ombilical, pourquoi pas en revenir à la perversion narcissique d'antan. Ce tableau est très beau mais profondément décalé par rapport à notre conscience, et à notre respect, pour cette forme d'amour qui, comme toutes les formes d'amour, unit des êtres différents dans leurs différences mêmes.
Dr Jacques COULARDEAU, Université Paris Dauphine, Université Paris 1 Panthéon Sorbonne & Université Versailles Saint Quentin en Yvelines